R50 – Lettre froissée

   Réveillée en pleine nuit par les questions insistantes de Néha, Roxanne finit par se laisser convaincre de lui lire sa lettre, qu’elle avait froissée de colère la veille. Au fur et à mesure de sa lecture, Roxanne est de plus en plus bouleversée par l’amour que lui transmet sa mère à travers ses mots...

Néha donne à Roxanne la lettre froissée qu'elle refusait de lire la veille

5:00 am. Néha et Roxanne sont encore au lit, mais Néha est réveillée depuis un moment. Elle est agitée et finit par réveiller Roxanne.

Roxanne – Néha

  • Si tu as envie de faire pipi, vas-y, mais arrête de bouger dans tous les sens comme ça, please !
  • Tu ne dors pas, toi non plus ?
  • Devine pourquoi !
  • Mais… J’ai un truc que je comprends pas !
  • Normal, la nuit c’est fait pour dormir !
  • Oui, mais là on est toutes les deux réveillées ? Et… ça te concerne !
  • Pas une excuse pour me pourrir mes dernières heures de sommeil ?

Néha tape à travers la couette sur la hanche de Roxanne.

  • T’es pas ma vraie sœur… Ça se voit !

Roxanne capitule, et se redresse, tout en gardant la couette jusqu’au ventre.

  • Nan, suis pas ta vraie sœur… Sinon on ne dormirait pas ensemble ! Et je ne te lirais pas une histoire tous les soirs… Tu veux la vérité ? Je suis ta mère !…
  • Ben justement, c’est de ça je veux parler…
  • Heu… Je rigolais pour ta mère, c’était une blague… T’es trop belle pour que je sois ta maman !

Néha sourit, et vient se coller contre Roxanne.

  • À ma vraie maman, je ne peux pas lui écrire de lettre, elle ne pourra pas la lire… Mais une chanson, ça, elle pourra l’entendre… Enfin moi, j’ai vraiment envie de lui dire que je l’aime, et qu’elle revienne… Et toi… T’as une lettre de ta vraie maman, et tu ne veux même pas la lire ! C’est triste… Pourquoi ?
  • Parce que… Parce que j’étais en colère !
  • Pourquoi ? Et là… Tu ne l’es plus ?
  • Ma maman… Elle me demandait de parler aux arbres… et au ciel… pour quand ça n’allait pas, ou quand j’avais juste envie…

La voix de Roxanne devient hésitante, et chevrotante…

  • Pi elle… En secret… Elle parlait sur internet avec Ramesh… Elle m’a pris pour une conne !

Néha enlace Roxanne et l’embrasse sur sa joue.

  • Et ben moi, je peux même pas aller sur les réseaux sociaux. J’ai pas de téléphone portable… C’est pour ça je veux lui inventer une chanson, à Maman !

Roxanne sourit. Et essuie une larme qui défiait sa tristesse.

  • Néhamamour… T’es la meilleure des petites sœurs du monde… Je t’aime trop trop. Tu veux lui dire quoi dans ta chanson, à Maman ?
  • De pas partir là-haut… Revenir… parce que je ne suis pas encore devenue grande… Et que je l’aime ! Et toi… Tu vas la lire ta lettre ?
  • Oui, plus tard… Promis, je te la lirai.
  • Pas maintenant ?
  • Elle est… je crois que j’en ai fait une boulette dans le salon !
  • Et moi… Je vois un papier sous la porte… Attends, je te l’amène…

En un éclair Néha court jusqu’à la porte, récupère une feuille un peu froissée, et ressaute dans le lit pour se recoller contre Roxanne

  • Merci ma Nenette… C’est une lettre magique. Regarde elle a d’abord été feuille, puis boulette, et maintenant : papier froissé ! Avant elle était colère, maintenant elle est…
  • Amour ?
  • On va voir mon cœur ! On va bien voir…

Roxanne regarde Néha le temps d’un sourire, puis commence la lecture.

   Mon amour, ma très grande Indra.

   Ces mots sont les premiers que je t’écris, et je suis vraiment très émue.

Il est bien plus facile de partager ses sentiments en pensée plutôt qu’avec des mots. Les mots sont imparfaits et s’interprètent trop facilement, trop rapidement. Les sentiments, eux, sont purs et ne trichent pas. Ne crois pas qu’enlacer un arbre soit inutile et inefficace. Bien au contraire… Ta colère, je l’ai ressentie bien avant les messages de Ramesh, et d’aussi loin que de l’endroit où je suis… là d’où tu es partie… L’abandon, ta rencontre avec Florence, tes premières règles… tu as su me partager tout ça. Sans téléphone, sans internet… À ta façon, à notre façon… Je te répondais, pareil. Je sentais alors chaque fois ta tempête intérieure se calmer. Tu recevais mes messages… Pas avec des mots, mais avec des émotions. Celles que tu montrais, celles que les autres voyaient sur ton visage… Celles qui t’ont permis d’être accueillie dans cette famille formidable, et enfin, celles qui continuent à te guider. Je suis très fière de toi ma chérie.

   Chaque jour qui passe, je souffre de notre séparation… Mais ton courage, ta détermination, ton grand cœur et la belle jeune fille que tu es devenue, tout ceci me conforte dans cette terrible décision qu’il a fallu prendre à l’époque. Tu méritais de vivre. Ici, des hommes, des femmes, des enfants ont été massacrés. Notre clan a été décimé, mais notre communauté continue d’exister, ailleurs. Tu es partie, pour mieux raconter, témoigner et dénoncer. Moi je suis restée, pour la mémoire, pour les ancêtres et contre la barbarie. Et puis seule, il est bien plus facile de se cacher, ou passer inaperçue. Grandir dans la guerre nourrit la haine, la violence et altère le jugement. Je t’ai laissée partir pour ne pas voir brûler ton âme ici, au milieu de ces horreurs.

Va en paix mon cœur, ma fille. Tu m’envoies encore de la colère, je le sens, et elle est légitime. Tu as découvert trop brutalement que Ramesh me donnait très souvent de tes nouvelles. Je l’ai remercié pour tout ce qu’il a fait pour toi, aujourd’hui. Tu as grandi si vite… Maintenant, même s’il est important de continuer à se connecter à la nature, tu peux soulager Ramesh en m’écrivant directement. Je te laisse mon adresse email. Écris-moi, je te répondrai, dès que je peux… L’accès à internet, ici, est plutôt compliqué. Les rebelles surveillent les communications, et nous devons être prudents. Le risque de se faire repérer ou de mettre en danger les gens du village est omniprésent.

   Je t’aime plus que tout au monde, je t’embrasse,

   Maman

Les mains de Roxanne tremblent légèrement. Elle ne peut plus détacher son regard de sa lettre. Elle mesure soudainement tout le courage qui a fallu à sa mère pour la laisser partir… Pour la sauver. La vie est cruelle pense-t-elle… Mais la lumière de certaines âmes la rend supportable, et parfois même belle. Elle voudrait pleurer… Mais pas devant Néha.

Néha

  • La colère, c’est toi ! Mais l’amour, c’est ta maman…

Roxanne baisse les yeux…

Néha – Roxanne

  • T’es encore colère ?… Tu vas lui écrire, maintenant ?
  • Néha… Viens, viens contre moi… Non, je ne suis plus en colère… Mais c’est quand même un peu dur de… pas avoir des bras, comme ça, qui t’enlacent… Un jour, nous aussi on sera mamans… Il faudra bien leur montrer à nos enfants, comment très fort on les aime.

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