Alors que l’espoir de sauver Aisha vacille Aléïc et Serge doivent envisager l’impensable. Au cœur de cette crise, Aléïc découvre que Ramesh lui transmet peu à peu un héritage humain, spirituel et moral. Est-il en train d’accepter sans les chercher, de nouvelles responsabilités ?

Aléïc entend frapper à sa porte. Il est 11 heures, il n’attend personne. Il travaillait sur l’intégration de la Croix-Rouge à Saint Camille sur son ordinateur. Le temps presse, là aussi. Il se lève et va ouvrir. Serge est là, le visage marqué par plusieurs nuits sans sommeil.
Serge – Aléïc
- On peut parler ?
- Ouais, bien sûr… Assieds-toi.
- Toi aussi !…
- Ah oui ? À ce point-là ?
- Ramesh ne sera pas notre donneur !
- Mince, un empêchement ?
- Non, plus grave !
- Ah ! Grave… À quel point ?
- Dans ses analyses, on a trouvé des cellules tumorales en grande quantité…
- En clair ? Vas-y, parle franchement…
- En clair, à ce niveau-là… il est condamné !
- Oh non ! Et merde… Non ce n’est pas possible… Vous avez sauvé Calie… Éléonore… Pourquoi pas lui ?
- Le veut-il lui-même ? On ne peut hélas pas tous les sauver…
- C’est quoi le plan B pour Aisha, alors ?
- Néha, ou Roxanne… Je viens de chez Daniel Volti.
- Mais ce sont des mômes ! L’âge légal minimal en France pour être donneur, c’est dix-huit ans ? Non ?
- Ça ne date pas d’hier, qu’on n’est plus dans la légalité… On est dans l’urgence, toujours, aujourd’hui plus que jamais. On n’a plus le choix… D’après ce que j’ai compris, tu endosses le rôle de père de Néha. Alors voilà… Je viens te demander ton approbation.
- Huit ans bordel… Elle n’a que huit ans ! Il a dit quoi, lui, Dan ?
- Je te dis après… Réponds-moi d’abord !
- … J’ai le choix ?
- La décision est collégiale, si un seul de nous tous ne le sent pas, on abandonne tout.
- Elle ou Roxanne, c’est ça ?
- On teste leur compatibilité ce soir, tu peux décider plus tard, si tu as encore besoin de temps…
- Ah putain… C’est bon… Néha me le reprochera toute sa vie, de ne pas avoir fait le maximum pour sauver sa mère. Dan, il a dit quoi alors ?
- Il est d’accord aussi. Après s’être assuré que le risque était minimal pour les enfants. Il doit expliquer la situation aux filles en fin d’après-midi, et leur demander leur avis.
Serge tend la main à Aléïc pour sceller cet engagement courageux. Aléïc s’avance, et préfère l’accolade. Dans l’étreinte Aléïc murmure.
- Je te confie ce qu’il y a de plus précieux… On n’a pas le droit d’échouer.
Serge s’apprête à repartir, quand Aléïc le rappelle…
- On a un autre grave problème, j’y pense…
- On n’en a pas déjà assez ?
- Sans Ramesh, le projet Saint Camille n’existe plus !
- Quoi ?
- Il est le seul à pouvoir élaborer le montage financier. Toute l’organisation repose sur lui. Les contacts, les comptes, les accès… même les types en Inde ne traitent qu’avec lui.… Sans lui, tout s’écroule.
- Et personne dans la communauté pour lui succéder ? Il n’a pas d’enfant ?
- Il m’appelle fils, mais… Je ne peux pas entrer dans sa tête !
Aléïc marque un temps d’arrêt. En prononçant cette phrase, il vient de réaliser qu’il a commis une énorme erreur. Serge le regarde d’un air bizarre. Aléïc comprend immédiatement son intention…
- Non non non… Oublie tout de suite… J’ai assez de personnalités à gérer comme ça… Tu sais quoi ? Je sais même où tu ranges les affaires de Calie, petite. Et cette boîte, que tu ouvres au moins une fois par jour…
- J’ai arrêté… Depuis qu’elle est devenue Alice… Je me contente de la regarder grandir… en me reprochant tous les jours de ne pas passer assez de temps avec elle.
- Non, c’est toujours Calie que ton cœur regarde…
Aléïc marque une pause pour observer Serge. Sans réaction de sa part, il enfonce le clou…
- Alice… c’est Hope. La vraie sœur de Calie… Celle qui avait été… Faut-il te rappeler quel fœtus vous aviez choisi de sauver à l’époque ?
Serge baisse les yeux
- En cédant son corps, Calie a choisi d’offrir à sa sœur une chance de vivre, à son tour. Tu es son père à elle aussi… Accueille-la, comme Élise a réussi à le faire…
Serge soupire, puis répond enfin.
- Tu vois, le transfert de mémoire a du bon… Le même souvenir, vu par quelqu’un d’autre, ça change beaucoup… La vérité est parfois plus amère ! Ça fait mal de l’entendre, mais tu as raison !
- Tu ne me feras pas changer d’avis à propos de Ramesh.
- Je n’ai plus rien à t’imposer.
Serge passe une main sur son visage épuisé, et reprend.
- Saint Camille, avant que tu refasses surface, j’étais prêt à tout abandonner… Tu ne dois rien à personne… Enfin, je ne sais pas ce que tu as promis non plus !
- Il tiendra le coup !
- Pour rappel, le transfert ne peut se faire qu’entre deux personnes vivantes.
- Merci, je sais ! Mais on va gérer… Là, regarde, déjà. Je lui envoie un message pour se voir… Aujourd’hui, au Chat Noir… Dès qu’il peut.
- Ok, tu gères… Je retourne au labo, moi !
Quelques minutes après, Aléïc reçoit de Ramesh le message suivant : « 15:00 Ok. Mais si c’est là-bas, ce n’est pas que pour parler de Saint Camille ? »
15:00 Aléïc est assis depuis déjà dix minutes. Il aperçoit Ramesh sur le trottoir. Il se lève, commande deux cafés et accueille Ramesh à sa table.
- Alors, fils, quel est le sujet du jour ?
- Pourquoi m’appelles-tu fils, Ramesh ? Par sympathie ?
- Peut-être est-ce… parce que cela me fait juste plaisir de t’appeler comme ça.
- Tu as des enfants ?
- J’avais… la responsabilité de Roxanne. Autour de quoi tournes-tu, Aléïc ? Tu sais quelque chose ?
- Serge m’a appris que tu ne pouvais plus être le donneur… Pour Aisha… On envisage, quelqu’un d’autre. Te l’a-t-il déjà annoncé ?
- Ah ! Non, pas encore… J’étais aussi un peu surpris que je puisse… Ça m’aurait fait plaisir !
- Depuis quand le sais-tu ?
- Depuis… Que les médicaments me font bien plus de mal, que de bien !
- À toi maintenant de me dire… De quoi ne veux-tu pas me parler ?
Ramesh sourit, boit une gorgée de café, et serre sa tasse des deux mains.
- J’ai eu une longue vie, fils. Je suis chanceux. Malgré ça, j’ai oublié l’essentiel, je crois. Ce pourquoi on vient sur Terre.
- Et… que penses-tu avoir oublié ?
- Transmettre, fils… Ne refais pas la même erreur que moi avec Néha. N’attends pas qu’elle soit grande… N’attends pas ton dernier souffle pour lui céder tout ce que tu possèdes, tout ce que tu as appris…
- Il n’est jamais trop tard… Et puis, de ton dernier souffle, tu en es encore loin ?
Ramesh sourit de nouveau
- Tu me ménages Aléïc. Comme je te l’ai déjà dit, je suis chanceux. J’ai le privilège d’avoir été prévenu du temps qu’il me reste. Mais pour ce à quoi j’aimerais le consacrer, il va manquer !
- Vois-tu dans la communauté, quelqu’un à qui tu voudrais… Transmettre tout ce que tu as déjà su organiser, structurer. Qui va veiller sur eux, après toi ?
- Dans une bergerie, il n’y a souvent qu’un seul berger. C’est le cas également ici.
- Que vont-ils devenir ?
Ramesh attend un moment avant de répondre. Il fixe Aléïc dans les yeux.
- Je t’ai apporté là, tout le dossier qui permettra de financer ton projet à Saint Camille. Mais cela ne tiendra qu’un temps…
- Reste encore… Jusqu’à voir tous les autres… Déménager à Saint Camille, eux-aussi…
Ramesh saisit les mains d’Aléïc, en le fixant droit dans les yeux.
- Je ne les abandonnerai pas, fils… Mais toi, tu as encore le choix. Tu n’es pas encore leur guide !
Aléïc sent un frisson le parcourir. Cette discussion vient d’un seul coup prendre une tout autre dimension.
- Tiens le coup, et aide moi… Je n’y arriverai jamais seul.
- Tu as séduit Shiva, sa bienveillance t’accompagnera toujours.
Ramesh et Aléïc se quittent sur le trottoir après une longue accolade. Chacun de leur côté, chacun dans leurs pensées.
16:30 Aléïc attend Néha devant l’école, au milieu de plusieurs mamans. Elle arrive, joyeuse, comme à son habitude. Le rituel désormais installé se déroule. Il prend son sac, elle lui raconte sa journée, dans un flux continu de paroles. Ils marchent ensemble, main dans la main, vers la maison, celle de Dan.
Aléïc n’a plus la force de l’interrompre pour lui parler de sa mère. Du donneur qu’elle connaît, et qui ne sera pas là demain. Ils arrivent, passent le portillon. Néha, comme une bourrasque, se précipite à la cuisine. Florence au loin sur le trottoir arrive elle aussi. Aléïc entre, laisse la porte ouverte et cherche Dan du regard.
Florence entre à son tour, Dan apparaît, et propose un conseil de famille à la cuisine. Tout le monde s’installe. Dan, avec des mots simples, explique la situation aux filles. Aléïc n’ose pas regarder Néha, il n’a pas trouvé le courage de lui parler avant. Dan propose à Roxanne et Néha, après le goûter, de passer à Saint Camille pour tester leur compatibilité avec Aisha.
Aléïc est épuisé moralement, mais soulagé.
Juste avant de les voir partir, Florence propose à Aléïc d’aller avec elle solliciter les voisins, qui ont une remorque, pour déménager le piano…