Préoccupé par l’avenir financier du projet Saint Camille, qu’il doit défendre dans la matinée devant la mairie, Aléïc se tourne vers Ramesh. Celui-ci lui révèle une menace dont l’ampleur dépasse tout ce qu’il imaginait, et lui rappelle que le doute, loin d’être une faiblesse, peut devenir une force. Fort de cet enseignement, Aléïc part affronter le maire et ses conseillers municipaux, qui lui laissent rapidement comprendre qu’ils ne sont pas disposés à soutenir sa cause.

8h00 – Aléïc se réveille en sursaut. Depuis le réveil d’Aisha, il ne dort plus vraiment. Deux heures ici, trois heures là. Parfois en tee-shirt et caleçon, parfois tout habillé. Il veut être présent au moindre progrès, et en cas de besoin… Aujourd’hui, la nervosité se rajoute à la fatigue. Dans quelques heures, il devra défendre le projet Saint Camille devant la mairie. Même s’il se sent bien préparé, il a du mal à imaginer comment ce projet va bien pouvoir s’inscrire dans la durée sans subventions extérieures. Comment ne pas laisser apparaitre ses doutes tout à l’heure face aux élus ? Une visite chez Ramesh s’impose, décide-t-il.
Vingt minutes plus tard, après avoir ingurgité un café tiède réchauffé de la veille, il discute avec Ramesh à la grotte.
Aléïc – Ramesh
- Ramesh, pour l’achat de Saint Camille, ok on a les fonds, mais après ? Comment répondre aux questions du genre : et vous pensez baser l’équilibre financier de votre projet uniquement à partir de dons privés ? On n’est pas crédible, là, sérieux !
- Je comprends ton inquiétude, fils. Et aussi que ton auditoire ait besoin de concret, pas seulement de promesses. Si tu savais ce que je sais, tu ne te poserais cette question-là, mais très certainement bien d’autres !
- Et comment savoir ce que tu sais Ramesh ? Le temps presse… Enfin, je voulais dire… Qui va gérer les affaires après toi ?
- Toi, mon fils… Il n’y a que toi en qui j’ai confiance, et…
- Et quoi Ramesh ?
- Et qui peut recevoir d’un coup, tout mon savoir !
- Je ne veux pas savoir de quoi tu parles…
- Lorsque tu m’as invité à faire ce test sanguin à Saint Camille, pour Aisha, on a discuté avec Serge. Ce projet le concerne aussi un peu, non ? Avec sa machine, j’ai bien entendu que le transfert de mémoire était possible, et qu’il l’avait pratiqué à plusieurs reprises. Et pas seulement sur toi…
- N’y pense pas une seconde Ramesh. Cette machine est maudite, et je vis tous les jours avec des personnalités multiples, jusqu’à ne plus savoir qui je suis réellement. C’est épuisant.
- Vois-tu une autre solution, fils ? Dans un mois, une semaine, demain, à tout instant les ancêtres peuvent me rappeler auprès d’eux !
- Et bien voilà, tu me transmettras tes instructions par la voix d’un médium… Et puis ça tombe bien, j’en connaît une très efficace !!
- Hasardeux, mon fils ! Une fois là-haut, j’aurais sans doute bien d’autres préoccupations…
Aléïc se lève brutalement de son siège en palettes, et fait les cent pas…
- Pourquoi moi ? Tu ne me connais presque pas ?
- Tes personnalités multiples dont tu parles… Être plusieurs personnes à la fois accroit la sagesse mon fils. Un homme seul finit par croire qu’il a toujours raison. Toi, tu n’auras jamais ce problème, Tu portes déjà sur le monde plusieurs regards.
- De quoi as-tu donc si peur pour refuser de transmettre tout ce que tu sais à qu’une seule personne ?
- Je vais te faire une révélation fils, mais… sortons et marchons un peu…
Une fois dehors, Ramesh, accroché au bras d’Aléïc, poursuit la conversation en marchant.
- Il ne me reste que très peu de temps fils. Je dois te mettre en garde d’un tsunami qui arrive à grande vitesse et que tu ne pourras pas éviter.
- Je ne sais pas ce qui peut encore me surprendre aujourd’hui, ou bien me faire peur !
- Le financement de Saint Camille, n’est que le sommet de l’iceberg.
- Ton usine de microprocesseurs contrefaits, perdue en pleine forêt ?
- Ce ne sont pas de vulgaires microprocesseurs… Encapsulés dans des boitiers de marques connues et grâce à leur prix cassé, ils équipent aujourd’hui des systèmes informatisés dans le monde entier.
- C’est bien… Tu es riche, et après ?
- Ce que nous maitrisons dans cette affaire : La miniaturisation, la technologie quantique… Pour faire simple… Ce que tu dois savoir maintenant, et que seulement quelques personnes savent, c’est que chaque puce est contrôlable à distance. C’est hélas une conséquence directe de notre technologie.
- Quel intérêt de savoir si vos puces fonctionnent bien ou pas ?
- Tu ne mesures pas l’enjeu… Des milliards d’appareils dans le monde sont équipés de nos puces. Imagine une immense tour du haut de laquelle on peut observer les peuples, leurs peurs, leurs habitudes et leurs désirs. Eh bien toutes ces informations sont accessibles. Une porte de sécurité est grande ouverte dans le système. Et ceux qui contrôlent les réseaux pourraient, bien plus que de recueillir l’information, la modifier.
- C’est un pouvoir immense, à ne pas mettre entre toutes les mains…
- Ce n’est pas tout… La puissance de l’intelligence artificielle grandit de manière quasi incontrôlée… Ce n’est hélas pas du tout une fiction de penser que les algorithmes d’auto-apprentissage qu’elle utilise pourraient très logiquement, en temps réelle, analyser et influencer une bonne partie de la planète… Et c’est peut-être déjà le cas !
- J’ai fait un rêve Ramesh il y a quelques jours…
Aléïc hésite à poursuivre…
- Eh bien, raconte ?
- Dans ce rêve, Serge avait le pouvoir de rendre l’humanité quasi immortelle. Calie, une amie dans l’au-delà, avait le pouvoir d’influencer les esprits sur terre. Aujourd’hui, tu m’annonces que toute la technologie qui envahit notre quotidien peut être hackée et détournée, pour manipuler des populations entières… Dis-moi vraiment. Suis-je toujours dans ce même rêve ? Que vois-tu en moi, Ramesh ? Pourquoi moi, au milieu de tout ça ?
Ramesh attend quelques pas avant de répondre
- Les dieux veulent être adorés… Les messies, suivis… Tu es bien plus que ça à mes yeux, Aléïc… Je vois en toi un homme qui doute encore. Tant que tu doutes, le pouvoir ne te possèdera jamais complètement. Tu incarnes, pour moi, ce à quoi l’humanité devrait ressembler. J’ai confiance en toi.
- Le doute fait hélas rarement avancer les choses !
- Ces personnes qui t’habitent, elles ne sont sans doute pas là par hasard. Elles façonnent déjà ton univers, et… je serai honoré de les rejoindre, pour l’agrandir.
Aléïc après encore quelques pas, raccompagne Ramesh jusqu’à l’entrée de la grotte. Ils se quittent après une longue et chaleureuse accolade.
11h00 – Aléïc est dans salle du conseil municipal, devant le maire et ses conseillers. Claire, à la toute dernière minute, est venue le rejoindre pour assurer à la mairie, le plein engagement de la Croix Rouge française au projet.
Aléïc déroule son discours, avec conviction, chiffres et plans à l’appui. Claire intervient à plusieurs reprises pour présenter tout l’aspect médical. Au fur et à mesure qu’ils argumentent, chacun à leur tour, Aléïc pressent que la décision du maire est déjà prise, et qu’il les laisse finir uniquement pour valider les règles de l’appel d’offre. Un puissant groupe immobilier a certainement offert des gages de rentabilités bien plus élevés que ceux hypothétiques qu’ils peuvent promettre. Un conseiller trahit même cette hypothèse en regardant sa montre toutes les deux minutes.
Aléïc repense à Ramesh, et à son discours sur le doute. L’humain qui ne doute pas est vulnérable en déduit-il. Il finit sa présentation proprement, comme il l’avait imaginée et répétée. Les questions qui vont suivre seront révélatrices.
Le maire – Aléïc
- Mais vous croyez vraiment pouvoir fonctionner uniquement sur le mécénat ? Comprenez bien que, même si vous avez les moyens d’acquérir les bâtiments de Saint Camille, la mairie ne veut pas risquer les voir abandonnés de nouveau d’ici un ou cinq ans ?
Aléïc s’attendait à cette question, elle confirme les intentions du maire.
- Vous ne voyez du mécénat que le côté recette, alors qu’il présente bien d’autres avantages, précisément pour une ville comme la vôtre.
Le maire ne s’attendait pas à cette réponse, et d’un air agacé cherche désormais à expédier l’affaire.
- Je ne vais pas vous mentir Monsieur Murmu. Votre projet est intéressant, mais nous devons aussi tenir compte de considérations urbaines et économiques importantes pour la commune. Vous n’êtes hélas pas les seuls sur cette affaire.
- Je comprends Monsieur le Maire. Il ne me reste donc plus qu’à vous remercier, pour votre écoute… Et par ailleurs, de nous avoir permis de construire ce projet. Indirectement, mais grâce à vous, nous avons réussi à fédérer autour de nous un nombre conséquent d’entreprises, très intéressées fiscalement par le mécénat et la revalorisation de leur image. L’aspect social de notre projet les a également amenés à nous suggérer la création d’une pépinière d’entreprises, dont ils seraient partenaires.
Aléïc observe le silence un moment. Il sourit, et en tournant le dos au maire, il s’adresse à ses administrés.
- Nous regrettons bien évidemment de ne pas participer à la redynamisation de la commune, en y apportant un lieu de soin et de suivi médical de proximité, des emplois sur site, et l’arrivée de nouvelles familles.
Aléïc se retourne une dernière fois, regarde le maire dans les yeux, et lance.
- Comprenez bien, Monsieur le Maire, que plusieurs communes nous ont déjà sollicités. À quelques mois des élections, les projets créateurs d’emplois, de soins et de services deviennent soudain très attractifs. Nous trouverons forcément un endroit où construire un Saint Camille. Merci encore pour votre temps. Et, tous nos vœux de réussite à ceux qui relèveront le défi de valoriser Saint Camille, tout en préservant son patrimoine exceptionnel.
Aléïc pose sa main dans le dos de Claire, pour l’inviter avec lui à sortir de la salle du conseil. Derrière eux, personne ne parle. Discrètement il demande à Claire de compter jusqu’à dix. Elle le regarde, sans comprendre…
Aléïc – le maire
- 7 ; 6 ; 5 …
- Monsieur Murmu ?
Arrivés au niveau de la porte, Claire et Aléïc s’arrêtent, puis se retournent.
- Avant que vous ne partiez… Peut-être pourriez-vous laisser un moment au conseil, qu’il puisse débattre, et vous donner une réponse ferme et définitive ?
- Vous avez mon numéro de téléphone, Monsieur le maire. À 14h00 nous visitons un autre site, plus grand, plus moderne, mais aussi plus cher que Saint Camille…
De retour à Saint Camille, dans son studio aménagé, Aléïc, Claire et Serge sont assis autour de la table basse, et regardent, fébriles, le téléphone d’Aléïc posé dessus… Moins d’une heure après avoir quitté la mairie, le téléphone se met à vibrer. Claire se lève, Serge essuie ses mains moites sur son pantalon, Aléïc décroche…
Le maire – Aléïc
- Monsieur Murmu ?
- Oui ?
- J’ai le plaisir de vous annoncer que le conseil municipal a retenu votre projet pour Saint Camille. Toutes nos félicitations.
Aléïc prend le temps de respirer, et laisser passer l’émotion. Il répond d’un ton aussi maitrisé que possible.
- Je suis très heureux de l’apprendre. Je vous remercie pour votre confiance. Nous avons hâte désormais de nous mettre au service de vos concitoyens. Nous nous tenons à votre disposition pour les modalités de signature pour la vente de l’ancien hôpital, Saint Camille.
- Merci à vous également, Monsieur Murmu, d’apporter à notre commune ce souffle nouveau dont elle a bien besoin. Nous vous proposerons très prochainement une date pour la signature des documents.
La communication terminée, Aléïc, Claire et Serge laissent enfin éclater leur joie. Chacun pense dans son coin, que cette première et grande victoire, à la saveur d’un défi titanesque, va transformer le destin de nombreuses personnes…