Malgré l’avertissement de Roxanne, Aléïc est persuadé que la communauté reconnaîtra encore la voix de Ramesh à travers lui. Le rejet est brutal : ils ne voient en lui qu’un étranger. C’est peut-être dans le regard d’une enfant qu’il retrouvera enfin le chemin qu’il cherchait…

6h30 à Saint Camille. Aléïc est dans une pièce, transformée en bureau, pas loin de la chambre de Ramesh, au rez-de-chaussée. Roxanne et Néha sont passées voir Aisha, très tôt, avant l’école. Elles sont encore dans sa chambre, à l’étage. Aléïc les a croisées dans le couloir, il y a dix minutes. L’échange était… moins chaleureux que d’habitude. Maintenant, il est là, devant ses écrans, devant des courbes et des données, mais incapable de se concentrer. Il se parle à lui-même, dans sa tête, pour se prouver qu’il est encore aux commandes.
Aléïc
Néha ne m’a pas sauté au cou ce matin… Il était tôt, aussi ! Elle venait voir sa mère, pas moi… Roxanne ne m’a pas trouvé changé, mais quand même… Elle m’a rappelé ce que devait prioriser Aléïc. Saint Camille me grignote la cervelle… sûrement plus que la mémoire de Ramesh ! Il faut rouvrir le sous-terrain qui mène à la grotte… La communauté doit m’aider à aménager là-haut… Il faut que ça ressemble à un lieu pour vivre… et plus à un refuge sombre et humide. Il faut que… il faut… Raaah… Ramesh, lui, savait quoi faire… Moi… je cherche encore !
Je n’ai pas été sympa non plus avec Aisha, ce matin… Je lui ai parlé du passé, de l’homme qui sommeille désormais en moi. Je ne me souviens plus si je lui ai parlé de nous ! Elle était triste, mais elle me le cachait. Pourquoi je ne le ressens que maintenant ? Et pas quand il le fallait ? Je ne peux donc pas être plusieurs personnes à la fois, chacun doit attendre son tour ?! Néha, Aisha aidez-moi… J’ai véritablement besoin d’un phare au milieu de cet abîme.
Allez Aléïc, bouge-toi. Prends tes responsabilités… Au moins une décision dans ta journée… Va à la grotte ? Tu peux déjà leur annoncer que bientôt, ils n’auront plus à faire la queue à la douche. Ils t’en seront reconnaissant, et ça te rapprochera d’eux !
En sortant de son bureau il croise à nouveau Néha, son sac d’école sur le dos, et Roxanne qui lui tient la main. Elles allaient sortir elles aussi. Aléïc regarde Néha avec un grand sourire, et lui lance :
Aléïc
- Ben alors, mon câlin du matin ? Il n’est pas venu avec toi aujourd’hui ?
Néha s’approche. Elle se contente de sourire et de passer un court instant un bras autour de la taille d’Aléïc.
Roxanne – Aléïc
- Nous ne sommes pas très en avance…
- Oui… Je comprends… Je vais à la grotte quand même, ce matin.
- Ah ! Ce n’est pas une très bonne idée !
- Pourquoi ?
- Tu es tout seul !
- Je suis grand ! Et non, je ne suis pas tout seul… Ramesh m’accompagne, quelque part.
Le visage de Roxanne se ferme brusquement. Plus pour elle-même que pour lui, elle marmonne.
- Eux, ne verront qu’Aléïc !
D’un dernier regard, elle tente de convaincre Aléïc. Sans succès, elle lui dit un rapide au revoir, et tire Néha par la main.
Il est 8h10 lorsqu’Aléïc débarque à la grotte. Il est passé par le tunnel. Il veut le leur montrer. Il est plein d’enthousiasme et confiant. Lorsqu’il pénètre dans l’espace commun, un sentiment le rassure, il est chez lui. Malgré l’heure matinale l’odeur de curry emplit déjà la grotte. De vagues souvenirs remontent à la surface. Les gens qui travaillent sur les chantiers préparent leur gamelle du midi.
Les occupants le connaissent, mais ne lui prêtent aucune attention, à chacun ses affaires. Il s’installe au bureau de Ramesh, et tente de déverrouiller quelques écrans. Il y parvient. Quelques regards pointent sur lui. Se sentant observé, et suscitant enfin l’intérêt, il juge le moment opportun pour prendre la parole.
Aléïc
- Mes amis… Ramesh est soigné à Saint Camille. Il est fatigué, mais ça va, il tient le coup.
On le regarde, mais on ne l’écoute que d’une oreille distraite.
- Il m’a demandé de vous porter plusieurs messages. Tout d’abord…
Soudain, une voix interrompt son discours, et attirent l’attention des autres.
Protestations – Aléïc
- …Pourquoi ne vient-il pas nous les porter lui-même, ses messages ?
- Il est alité, et très faible, je vous ai dit…
- …Qui te dit qu’il voulait être soigné… Ici on laisse partir les gens quand c’est leur heure. La mort est une délivrance… Tu veux respecter nos croyances ?
- Oui, bien sûr…
- Alors ramène nous Ramesh !
- J’étais venu vous dire qu’à Saint Camille… Il y a de la place pour vous tous. Ce serait bien plus confortable…
Attirés par le ton qui semble monter, d’autres personnes se rapprochent, et s’invitent dans la discussion.
- Et qui te dit qu’on a envie de bouger ? Ici nous sommes en sécurité. Ramesh nous y a conduit ! Tu n’as pas à décider pour nous !
- Vous pensez vraiment qu’il voulait rester ici ?
- …Il va mourir… entouré d’inconnus… Qu’allez-vous faire de son corps ?
Aléïc soutient le regard de son interlocuteur, et répond :
- Il n’est pas mort !
Quelques regards deviennent fuyants.
- Son corps ne te suffit déjà plus ? Tu crois pouvoir lui prendre son âme ?
Le ton devient hostile. Aléïc n’insiste pas, il cherche une issue à ce début de conflit.
- Vous savez où le trouver… Je… Vous avez le bonjour de Roxanne, Aisha et Néha sa petite fille…
Les gens regardent Aléïc faire demi-tour et se diriger vers la sortie normale de la grotte. Une jeune femme s’approche de lui, et dans un très mauvais français tente de lui passer un message.
- Rends Ramesh à maison… C ‘est lui entendre nous !
Aléïc acquiesce d’un hochement de tête, et quitte la grotte. Avant de franchir le pas de la porte, la jeune femme le rattrape :
- Pas Roxanne… Indra !
- Indra Soren… Oui, je sais !
À peine arrivé à la surface, la porte métallique de chantier claque brutalement derrière lui. À partir de cet instant, il n’a plus l’impression de sortir de chez lui.
Dehors, il marche vite, il est énervé. Puis il s’arrête, et fait demi-tour. À présent il se dirige vers le parc. Sur le premier banc devant les jeux pour enfants, il s’assoit, et tente de retrouver un peu de calme intérieur. Les coudes en appui sur ses genoux, Il fixe le sol. Ses doigts font machinalement tourner son téléphone. Au bout d’une dizaine de minute une petite fille s’avance vers lui…
- Tu es le papa de Roxanne et Néha ?
- Non, heu… si, juste de Néha…
- Mais… alors t’es pas son vrai papa ?
- C’est compliqué ! Mais qui es-tu ma petite ?
- Roxanne, elle lit des histoires à la maison des jeunes, le mercredi. Et… et Néha, sa petite sœur, c’est ma copine.
Une maman s’approche.
- Excusez-la, monsieur… Elle est très… franche.
- C’est rien, elle est adorable.
- Roxanne, elle ne vient plus à la maison des jeunes… Anabelle l’adore… Elle va bien, au moins ?
- Mais je ne suis pas le… Je…
- Et sa maman, à Néha, depuis son accident…
Aléïc, agacé, se lève.
- Excusez-moi madame, je n’ai pas fait attention à l’heure, je dois… bonne journée !
Il fait quelques pas, puis revient, et s’accroupit devant Anabelle.
- Je vais lui demander qu’elle revienne… Pour les histoires…
Aléïc reçoit un joli sourire en guise de merci. Il sent, soudainement, toute la colère qu’il transportait depuis la grotte se fissurer.
Il se redresse, regarde une dernière fois les enfants jouer, et finit par sourire, lui aussi. En reprenant sa route vers Saint Camille, il envoie un message à Roxanne…
- Tu avais raison… Ils n’ont vu qu’Aléïc !
- Une petite fille m’a parlé de toi… Anabelle ?
- De ton activité lecture, à la maison des jeunes.
- Elle attend tes histoires. Elle n’est pas la seule.
- Je crois que certains ont encore besoin de Roxanne.
- Cet après-midi, j’amène Néha. 16h00 ?
- Et… merci d’avoir essayé !
Aléïc appuie sur la touche envoi, et range son téléphone dans sa poche. Il respire, en regardant aussi loin qu’il peut… Il pense à cet après-midi, à Anabelle, Néha, la maison des jeunes… Pour la première fois depuis son départ de la grotte, Ramesh le laisse tranquille, et cède sa place aux enfants.