Pour retrouver le chemin de la maison des jeunes, Roxanne doit d’abord défendre sa place auprès de la directrice. Quelques heures plus tard, le cœur blessé, elle improvise devant les enfants une histoire inspirée de ceux qu’elle aime. Sans le savoir, ce récit révélera bien plus qu’elle ne l’imagine… et changera à jamais le regard que les autres portent sur elle.

L’attitude un peu distante de Dmytro lorsqu’il l’a quittée bouleverse Roxanne. Elle marche sur le trottoir, seule, sans destination précise. Sans vraiment le vouloir, elle se retrouve devant la maison des jeunes. Il est midi et demi. Elle entre. La directrice allait sortir déjeuner et l’aborde…
Directrice – Roxanne
- Roxanne… Enfin, tu refais surface… Je pensais que tu étais bien plus motivée que ça pour l’animation. Enfin c’est l’impression que tu m’avais faite lors de notre première rencontre. Tu n’avais pas les qualifications, mais malgré ça je t’ai donné ta chance… tu te rappelles ?
Roxanne écoute, émue, sans qu’aucun mot ne puisse sortir de sa bouche… Elle attend la sanction.
- Tu avais ma confiance. Le fait de ne plus venir et surtout, de ne pas prévenir… Tu m’as déçue.
Après sa séparation un peu brutale avec Dmytro, Roxanne se mord à nouveau les lèvres, et serre les poings. La Directrice continue son discours…
- Le bénévolat, c’est un engagement au service des autres… Pas quelque chose qu’on fait quand on a envie… pour s’acheter une bonne conscience, ou pour prouver aux services sociaux son désir d’intégration…
À ces mots Roxanne s’écroule en pleurs… La directrice réalise immédiatement qu’elle a parlé trop vite. L’amertume de Roxanne est trop forte pour qu’elle se taise…
- Qu’est-ce vous en savez, vous, des services sociaux ? Nous ne sommes pas du même côté… Une partie de ma famille se cache sous terre… Il n’y a que les enfants… qui ont le courage de vivre… Là où veut bien les accueillir ! Qu’allez-vous me dire, maintenant ? … Roxanne, je ne vais pas te garder… On ne peut vraiment pas compter sur toi ?…
La directrice est prise de cours, alors qu’elle s’apprêtait effectivement à remercier Roxanne… Entre deux sanglots Roxanne tente de poursuivre…
- Madame, c’est pas vrai… C’est pas juste un engagement pour les autres l’animation… C’est un partage… Je ne lis pas que des histoires… Je… J’aime les enfants autour de moi… Et… ils me le rendent, tellement bien… Anabelle me réclame… Pour elle, toute seule s’il le faut, je lui lirai une histoire tout à l’heure… même si on doit s’installer là, sur le trottoir.
Roxanne reprend son souffle. Le regard de la directrice sur elle devient moins sévère…
- Et y a pas que ça, Madame…
- C’est la maison des jeunes ici… Moi aussi je suis jeune… Ne m’empêchez pas de rêver…
Un blanc s’installe. La colère de Roxanne bascule en une profonde tristesse. Elle baisse les yeux et ses épaules tombent.
La directrice est touchée. Roxanne n’est pas une enfant comme les autres, c’est vrai, pense-t-elle, mais elle a le droit de vivre sa jeunesse, comme les autres. D’ailleurs, l’essence même de cet établissement est de leur offrir des pistes pour construire l’avenir, pas de leur en fermer… La directrice reprend la parole la première.
- Tu parles avec ton cœur Roxanne… Tu es très touchante. Mais dans la vie, tout ne se règle pas uniquement avec les émotions… Je te propose un marché. Je veux te voir pour dix activités. Tu en as fait déjà quatre, tu m’en dois donc six. Après quoi, je remplirai l’attestation que me demande cette… Claire Fitoussi pour ton dossier. Et puis… Si tu veux continuer après, tu décideras…
Roxanne essuie ses larmes avec sa manche, et décroche un timide sourire…
- À 16h00, ça fera cinq ?
Roxanne est arrivée bien en avance cet après-midi à la maison des jeunes. Elle cherche un livre à lire avec les petits. Elle n’arrive pas à se décider… hésite, s’installe dans un coin, et commence à feuilleter les livres qu’elle a sélectionnés.
15h45 – Roxanne ne l’a pas vu arriver. Comme une torpille, Anabelle se jette sur elle et la serre dans ses bras aussi fort qu’elle peut. Roxanne est heureuse… Au moins une personne est contente de la revoir, se dit-elle. Elle ose un discret bisou sur sa joue.
Anabelle – Roxanne
- Tu m’as, trop trop trop manquée ! Je croyais tu étais partie, loin.
- C’est toi qui m’as donné la force de revenir… Mais chut, c’est un secret !
- Il t’est arrivé quoi ?
- Mon petit cœur, là, il était tout triste…
- Ah ! Pourquoi ?
- Des gens que j’aime, qui sont malades.
- La maman de Néha ?
- Elle va beaucoup mieux… Viens les autres vont arriver. On s’installe ?
Les enfants arrivent les uns après les autres, et s’installent autour de Roxanne. Roxanne ne cesse de regarder le bureau d’accueil. Elle sourit lorsqu’elle voit arriver Aléïc avec Néha qui lui tient la main. Néha court s’installer à côté d’Anabelle, en grignotant un peu de place entre elle et un autre enfant.
Sur les trois livres qu’elle a sélectionnés, Roxanne en pose deux juste à côté d’elle, ouvre celui qu’elle tient entre les mains, et jette un dernier coup d’œil à l’accueil. C’est au moment où elle allait commencer à souhaiter la bienvenue à tout le monde, qu’un garçon, visiblement essoufflé, entre précipitamment dans le hall, et cherche du regard Roxanne, qui se trouverait, selon lui, avec des tout petits. Roxanne sent son cœur accélérer sans comprendre, puis découvre Dmytro ébouriffé, les joues rouges, en short de sport, lui faire un petit coucou de la main. Petit moment de panique… L’émotion la submerge. Elle referme son livre, regarde à côté, et en choisit un autre…
Roxanne
- Bonjour mes amis…
Roxanne reçoit en retour un sincère « Bonjour Roxanne », qui la fait sourire, et lui redonne confiance.
- Aujourd’hui, les amis, je vais vous raconter l’histoire d’un petit garçon, qui s’appelle Mahir.
Le livre est ouvert sur ses genoux, mais Roxanne ne semble pas lire le texte. Dmytro sourit en entendant le prénom de Mahir. Il reconnaît immédiatement la référence. Une coïncidence ? Il n’y croit pas une seconde.
- Mahir n’a pas la même couleur de peau que moi, que toi, Anabelle, ou encore toi Pheng…
- Il arrive du pays aux mille histoires, d’un tout petit village d’Afrique, en pleine campagne.
- Mais ce n’est pas parce que sa peau est plus foncée que la nôtre, qu’il est pour autant différent.
Roxanne montre avec ses doigts…
- Mahir a une tête, deux yeux, un nez, trois oreilles…
Un grand « Naaaan » collégial avec des rires interrompt le récit de Roxanne. Elle sourit… Puis corrige.
- Et oui… Vous l’avez tous compris… C’est un petit garçon, tout ce qu’il y a de plus normal… Avec seulement deux oreilles.
- Normal, oui… Mais pas tout à fait… Mahir a une qualité qu’on ne voit pas à l’œil nu. Une qualité cachée, mais bien utile pour se faire des amis.
Roxanne pose son livre devant elle, ouvert sur une illustration représentant un paysage d’Afrique. Puis mime quelques jongles avec un ballon imaginaire.
- Mahir est… super bon au football…
Et là, sans rien connaître au foot, et encore moins d’où lui arrive cette référence, elle se met à fredonner un air de samba. Sous le regard joyeux des enfants, elle les invite tous à se lever, puis à la mimer dans une danse improvisée sur le thème du foot.
Au bout de deux minutes de défoulement collectif, elle invite tout le monde à se rasseoir. Et poursuit son récit…
- Ouf, ben y a pas que Mahir qui semble être bon au foot !…
Elle tourne pour la forme une page du livre, fait mine de lire quelques lignes, puis enchaîne…
- Ici, en France, Mahir habite un peu loin du centre-ville, dans une cité… Ce sont de grands immeubles, autour desquels il n’y a malheureusement pas beaucoup de pelouse. Chez lui, en Afrique, il n’y en avait pas beaucoup non plus… mais la terre, sous les pieds, ça fait bien moins mal au pied que le goudron ou le bitume des trottoirs de la ville, ici.
- Ça vous fait mal, vous, sous les pieds, pour marcher jusqu’ici ?
Encore un grand « Naaaan » vient répondre à la question de Roxanne.
- Mais… Pourquoi ?
- Parce que… On a des chaussuuuuures !!!
- Ah mais oui… Bien sûr. Des chaussures…
- Mahir, lui, il en avait bien des chaussures. Mais il n’en avait qu’une paire… Et ce n’était pas pour jouer au foot, mais pour aller à l’école.
Roxanne marque une pause, regarde son auditoire avec un air faussement triste, puis tourne une page.
- Les parents de Mahir lui interdisaient donc de jouer au foot, avec ses chaussures. D’ailleurs, il n’avait même pas de ballon pour s’entraîner, car un vrai ballon de foot coûte cher. Ses parents, eux, n’avaient pas beaucoup d’argent…
- Lorsque les enfants de la cité jouaient en bas de chez lui, il les regardait, assis sur un banc. Et de temps en temps, quand la balle partait trop loin, il courait aller leur chercher. Quand il revenait, il en profitait pour faire quelques dribles, et toutes sortes de démonstrations d’agilité, mais, plus pour lui, pour s’entraîner, plutôt que pour se rendre intéressant.
- Les autres enfants ne le rejetaient pas, certains ne comprenaient pas non plus pourquoi il ne voulait pas jouer. Mais c’était comme ça, donc normal !
- Vous, vous trouvez ça normal de rester assis sur un banc, alors que vous avez super envie de jouer ?
- Naaaan !
- Ben moi non plus ! Mais faut bien obéir aux parents, non ?
- Un jour, un tir trop fort d’un des enfants cassa la vitre de la loge du gardien de l’immeuble. Le gardien, furieux, sortit de chez lui avec le ballon dans les mains.
Roxanne prend un air en colère, et avec une voix la plus grave qu’elle peut, fait parler le gardien.
- Bande de maladroits. Qui a tiré ? Bien sûr, personne ? Eh bien si c’est comme ça, je confisque le ballon jusqu’à ce que je connaisse le nom du coupable !…
Roxanne marque une nouvelle pause. Elle montre un visage d’un enfant qui a peur.
- Tout le monde avait peur du gardien. Il râlait en permanence, pour un rien, pour des détritus qui trainent par terre, des gens qui fument et jettent leur mégot partout…
- Personne ne voulait avoir affaire avec lui… Les enfants préféraient perdre leur ballon et ne plus jouer au foot, plutôt que de désigner le coupable…
- C’est alors que Mahir descendit de son banc, avança courageusement jusqu’au gardien, et lui dit.
- C’est moi !… Je n’ai pas d’argent pour vous rembourser… Ni pour… m’acheter une vraie paire de basket… C’est à cause de ça… la vitre… j’arrive à rien avec ça aux pieds. En plus, elles sont trop petites, je chausse du 40… pas du 39 ! Je travaillerai pour vous, pour… réparer ma bêtise… Rendez-nous le ballon, s’il vous plaît…
- Les enfants regardèrent Mahir, stupéfaits… Et terrorisés à l’idée de ce qui allait lui arriver…
- Le gardien observa longuement Mahir, en soupirant fortement plusieurs fois. Les autres enfants retenaient leur souffle. Son visage demeurait sévère… mais sa colère semblait s’éteindre petit à petit…
Roxanne observe son auditoire… Les bouches sont ouvertes, les yeux brillants… Elle tourne une page, et reprend sa voix grave…
- Petit… Tu es courageux… C’est bien ! Alors… commence par ramasser les morceaux de verre, et je te rendrai le ballon, seulement après ! Pour la vitre… Tu viendras deux samedi matin à 9h00, à la loge, pour m’aider…
- Merci Monsieur, répondit d’une petite voix Mahir, en baissant les yeux.
Roxanne ressent l’insatisfaction des enfants… Il manque une fin à son histoire complètement inventée… Elle poursuit…
- Mais l’histoire… mes très chers petits amis… Eh bien… Elle ne s’arrête pas là !
- Le lendemain, en fin d’après-midi, les enfants de la cité se rassemblent pour jouer au foot comme tous les jours. Alors que Mahir allait rejoindre son banc préféré, il découvre, là, sous ses yeux, une paire de chaussures de foot, pas neuve mais en excellent état. Il se dit quelqu’un les a certainement oubliés…
- Mais un des enfants, le ballon sous le bras, s’avance vers lui, bientôt suivi par tous les autres. Mahir se sent gêné, et baisse les yeux. Il n’y a pas touché à ces chaussures, juste regardé…
- Puis l’enfant au ballon lui dit : C’est du 40… Tu viens jouer, maintenant ?
Les yeux des enfants sont si brillants que certains libèrent quelques larmes. Elle tente de contenir l’émotion, et rajoute une phrase
- C’est alors que… Depuis ce jour pas comme les autres, Mahir se sentit enfin chez lui, pour la première fois depuis son arrivée en France.
Anabelle la première vient faire un rapide câlin à Roxanne, avant de rejoindre sa mère qui l’attend. Les autres enfants, chacun à leur tour, chacun à leur façon, tiennent également à dire au revoir à Roxanne. Roxanne est émue par l’attention qu’elle suscite. Les livres entre ses mains tremblent légèrement… Dmytro encore intimidé par l’effet Roxanne, ose s’avancer.
Dmytro – Roxanne
- Je ne savais pas que… Avec le foot, on pouvait écrire d’aussi belles histoires…
- Dmytro… Je t’aime pour de vrai… Même si ma tête peut faire des boulettes… Mon cœur, lui, t’appartient…
Néha qui courait vers Roxanne s’arrête net, en la voyant enlacer Dmytro. Elle sourit et se cache les yeux.
La directrice s’avance au niveau d’Aléïc. En parlant devant elle, elle déclare dans un soupir…
- Et dire que j’ai failli me priver de ce petit joyau !…