Guidé par Aléïc, Birsa retrouve ses amis à la grotte et leur ouvre les portes d’un monde qu’ils n’osaient plus espérer. Entre doutes et espoirs, une première équipée entreprend de découvrir Saint Camille. Le ciel de Birsa deviendra-t-il le déclic qui les poussera à quitter l’ombre pour vivre enfin à la lumière du jour ?

Aujourd’hui Aléïc s’est donné une mission : établir une stratégie pour convaincre tous les occupants de la grotte de venir vivre à Saint Camille. L’ancien hôpital offre un immense espace, et chacun pourrait aider à le transformer, avant l’arrivée de la Croix Rouge.
Il descend au bureau pour mieux réfléchir, après s’être assuré que Mangi était bien avec Aisha. En passant devant la chambre de Ramesh, il voit Birsa, debout sur le seuil de la porte, et qui observe Ramesh dormir…
Aléïc – Birsa
- Tu veux t’approcher petit bonhomme ?
Birsa lui répond dans son dialecte.
- Pourquoi il est là ?
Aléïc comprend la question… des mots dans son dialecte lui arrivent… Il lui répond.
- Son corps est là… Mais regarde… Il ferme les yeux… Son esprit voyage. Là, il doit être à la grotte, avec tous les autres.
Birsa ne relève pas qu’Aléïc parle sa langue…
- C’est quand qu’il va ouvrir les yeux ?
- Tu veux lui parler ?
- Oui !
- Pour lui dire quoi ?
- Je m’ennuie ici… Comme lui, tout seul dans son lit.
- Ah ! Et toi, quand tu fermes les yeux, tu vois quoi ?
- Maman… mes amis… la rue, le ciel…
- Et si tous tes amis venaient habiter ici, ça te semblerait moins triste ?
- Et on pourra jouer dehors ?
- Et… Il faut que tu m’aides à me dire où dehors, et à organiser ça !
Birsa tourne la tête, et regarde Aléïc d’un air étonné. Cette fois il essaie de parler français…
- Qui toi appris notre langue ?
- Ramesh… Son esprit, un jour, a voyagé jusque dans le mien… et il m’a laissé ce cadeau.
Birsa, soudainement, court vers le lit de la chambre, et pose sa tête sur la couverture qui recouvre le ventre de Ramesh, et ferme les yeux.
Aléïc se rapproche, et pose délicatement une main sur son épaule. Il lui murmure…
- Dis-lui bien que tu l’aimes, Birsa, même la bouche fermée. C’est ce dont il a le plus besoin d’entendre en ce moment…
Birsa se relève… Aléïc le regarde, attendri, et lui offre sa main, qu’il saisit …
- Viens, on va dire bonjour à tes amis…
Aléïc choisit le trajet extérieur pour rejoindre la grotte. Ils marchent tous les deux, main dans la main sur le trottoir. Birsa découvre le monde extérieur, comme s’il venait de sortir d’un mauvais rêve. Il croise un enfant de son âge, le cartable au dos, qui rentre déjeuner chez lui le midi. Il le suit des yeux, même une fois dépassé. Il se retourne… jusqu’à le voir disparaître à un coin de rue. Birsa se sent en sécurité auprès d’Aléïc. Il n’a pas à faire aussi attention qu’avec sa mère : sans papier, le moindre incident peut virer au drame.
Aléïc ouvre la porte métallique côté rue. Ensemble, ils descendent l’escalier. Une odeur d’humidité mélangée à celle d’une sauce au curry imprègne leurs vêtements. Ils arrivent à la porte de la grotte. Birsa, impatient, se précipite jusqu’à son espace qu’il occupait il y a encore quelques jours. De loin, Aléïc l’observe. Des camarades viennent très vite autour de lui. Aléïc s’assoit dans un coin. On le remarque, on le salue, il ne dérange pas, mais chacun est affairé.
Un homme passe devant lui et demande des nouvelles de Ramesh. Il demande aussi s’il revient bientôt. Aléïc hésite une seconde, puis répond : « vous le verrez bientôt », sans d’autre détail. L’homme semble se satisfaire de la réponse, et s’éloigne.
Les enfants autour de Birsa ne jouent pas, ils l’écoutent. Ils ne manifestent pas vraiment d’enthousiasme, mais ils sont attentifs, et discutent entre eux. Au bout d’une quinzaine de minutes, Birsa revient vers Aléïc, accompagné de quelques-uns de ses camarades. En français, il dit…
Birsa – Aléïc
- Ils veulent voir !
- Voir quoi ?
- Le ciel, et si tout est vrai…
Aléïc regarde les gamins, aux vêtements usés, et l’air méfiant. Il décide de s’adresser à eux dans leur langue. Il soupire, les regarde droit dans les yeux, puis leur dit…
- Seules les choses qu’on désire vraiment arrivent… même si tout le monde dit : ce n’est pas possible !
Il marque une pause. Observe les réactions, et annonce :
- Vous voulez voir ? Alors demandez à vos parents… Ils peuvent nous accompagner, s’ils veulent. On passera par le sous-terrain dont je vous ai parlé.
Les enfants ne réagissent pas. Ils sont comme hypnotisés après avoir entendu, dans leur langue, qu’un rêve peut devenir réalité rien qu’en y croyant fort. Ils se regardent entre eux. Ils sourient. Le message est passé, une petite graine qu’Aléïc espère voir pousser très vite.
Un moment se passe, Aléïc s’est rapproché d’une cafetière pleine et encore fumante. L’homme de tout à l’heure, de loin et d’un signe de la main l’invite à se servir. La tasse à la main, Aléïc observe l’agitation autour de lui. Il s’imagine très bien, si Saint Camille n’existait pas, être là, parmi eux, à se trouver des choses à faire aussi insignifiantes qu’utiles pour le moral et la dignité. Il comprend que dans ces tâches quotidiennes, on supporte mieux l’absence de fenêtre, qui dans le même temps rassure, mais prive tous ses gens d’horizon et d’avenir. L’avenir ici, ce sont les enfants, se dit-il. Sinon pourquoi auraient-ils entrepris un si long et périlleux voyage ?
Le café est devenu froid avant même qu’il ait fini sa tasse. Avec une grimace, il le finit quand même et va rincer sa tasse au robinet… Il remercie l’homme qui l’a autorisé à se servir d’un signe de la main, et va chercher Birsa.
Aléïc – Birsa
- Allez viens, il faut rentrer maintenant. Ta mère et Aisha vont finir par se demander où nous sommes passés !
- Attends…
Aléïc voit Birsa disparaître dans un recoin sombre de l’espace commun… puis revenir, fier, un ballon de foot à la main, en cuir et aux coutures fatiguées.
Ensemble, ils saluent la micro communauté, et s’apprêtent à repartir. Devant la porte, deux des camarades de Birsa les attendent… Et finissent par dire : « on vient avec vous, nos parents… ils ont d’accord ».
L’équipée s’engage dans le sous-terrain, sombre, éclairé uniquement à la lumière du téléphone d’Aléïc. Birsa marche devant. Ses deux camarades sont derrière. L’un d’entre eux tient un bout du tee-shirt d’Aléïc, l’autre, un bout de celui de son camarade.
Soudain l’enfant le plus en arrière pousse un cri de terreur. Une lumière aveuglante les poursuit, et les rattrape. Aléïc stoppe la progression et vient rassurer le petit garçon.
Aléïc – ,
- Les monstres n’existent que dans les mauvaises histoires. Ici, il n’y a que des gentils qui connaissent et empruntent ce passage.
Un homme essoufflé se présente, sa lampe toujours à la main, mal orientée et éblouissante.
L’homme
- Je suis Vikram…
L’homme reprend son souffle
- Je viens… Pour les enfants… Les ramener, ils n’ont pas pris de lampes !
Birsa le reconnaît enfin. C’est un ami, plus particulièrement à sa mère. Il lui prend des mains sa lampe, puis sa main, et le tire pour venir marcher devant, avec lui.
Ils arrivent à l’hôpital. Birsa et ses camarades partent précipitamment en exploration, en gardant avec eux la lampe de Vikram.
Aléïc – Vikram
- Je pense que ce sont les enfants qui vont te raccompagner, et non l’inverse !
Aléïc au côté de Vikram passe le long couloir, en emprunte un autre qui mène jusqu’à l’entrée aux portes automatiques, avant d’être interpelés par des cris d’enfants qui jouent. Sur leur gauche, une porte vitrée donne sur une cour intérieure. Derrière, Birsa et ses copains ont abrégé leur exploration, pour improviser une partie de foot à trois. Le but est constitué de la lampe de Vikram et d’un sweat-shirt d’un des enfants… Aléïc et Vikram s’arrêtent un moment pour les regarder jouer…
Aléïc – Vikram
- Tu nous as enlevé Aisha, Ramesh… puis maintenant Mangi et Birsa… Qu’est-ce qu’il a de si extraordinaire cet endroit ?
- C’est un hôpital, ici… Un lieu protégé, et qui nous protège.
- Un lieu qui nous expose, oui !
- Non Vikram… Ce lieu nous appartient désormais. Grâce à Ramesh, on a pu l’acheter… C’est chez nous… À nous d’en faire quelque chose !
- La grotte est notre refuge… Ici… c’est une vitrine !
- Pense aux enfants Vikram… Souhaites-tu pour eux de toujours devoir se cacher, ou bien de leur assurer un vrai avenir ?
- On n’a pas fui notre pays pour oublier qui on est…
- Garder ses racines ne veut pas dire continuer à vivre sous terre. Chacun avec ses différences apporte de la richesse à ce pays… Nous ne sommes pas qu’une simple tache sur un tableau. Nous faisons partie de toutes les couleurs qui lui donnent sa beauté.
- …
Aléïc s’adresse à Vikram à présent dans sa langue…
- Ramesh va s’éteindre… C’est une question de semaines, voire de jours maintenant… Qu’est-ce qui le fait encore tenir, à ton avis ? Pourquoi n’exprime-t-il pas le désir de partir au milieu des siens, à la grotte ?
- …
Vikram regarde le ballon rouler vers lui… Il hésite à taper dedans pour le renvoyer aux enfants.
- Vikram, réponds moi…
- …Tout ça est irréel… Ce palais, toi… tu es un ensorceleur !
- Non Vikram, c’est la misère qui vous a tous ensorcelé. Le bonheur se mérite, il faut juste aller le chercher…
- Tu l’as trouvé, toi ?
- …Saint Camille c’est chez nous, Vikram, mais il ne le restera pas si on ne fait rien.
- Et… Qu’attends-tu de nous ?
Aléïc cherche le regard de Vikram.
- Que vous regardiez le ciel avec fierté, et dignité !
- Le ciel… Tu parles de nos ancêtres, là ? …Sur Terre, c’est bien plus compliqué !
Aléïc baisse les yeux et soupire. Vikram, lui, lève les yeux au ciel, puis soupire à son tour. En regardant les enfants jouer, il déclare :
- Je… je leur parlerai… si… si les enfants ne le font pas avant !