Daniel doit justifier, auprès des services de protection de l’enfance, d’un revenu régulier et suffisant pour espérer obtenir la garde de Roxanne. Après en avoir discuté avec les filles, il convient que trouver un vrai travail devient nécessaire, et urgent. Il se présente donc, pour la première fois de sa vie, à France travail…

Plus tôt dans l’après-midi, Daniel a dû répondre par téléphone aux questions de l’assistante sociale du collège, à propos de la situation administrative de Roxanne. Le sujet des ressources dont il dispose a bien évidemment été évoqué, et depuis, le préoccupe particulièrement.
Daniel
On pourrait croire comme ça, que Roxanne habite là depuis toujours ! De nouvelles habitudes apparaissent à la maison. Des routines s’installent. La salle de bain devient l’enjeu stratégique du matin. La vie se normaliserait pour nous trois, si… Si on avait un peu plus de visibilité sur l’avenir administratif de Roxanne. L’assistante sociale du collège a bien su, ce matin, appuyer là où ça fait mal. Mes ressources financières ! J’avais bien prévu de retravailler un jour, mais peut-être pas si tôt ! Pour débattre de la situation, il faut convoquer un conseil de famille…
Réunis tous les trois autour de la table de la cuisine, Dan dresse un bilan des contraintes à venir…
Daniel – Florence – Roxanne
– Les filles, voilà… Il y a un problème ! Pour que Roxanne puisse rester à la maison, il faut fournir aux services sociaux des garanties que nous avons bien les moyens de l’accueillir.
– Des garanties ? Quel genre ?
– Genre… Si on a assez d’argent sur le compte, et qui tombe tous les mois !
– Mais on n’est pas en train de demander un prêt à la banque, là ? On l’accueille gratuitement, nous, notre Roxdranne !…
– Je suis bien d’accord Flo, seulement hélas, il faut leur prouver qu’on a bien un revenu régulier, un logement adapté, et qu’on peut s’en sortir sans dépendre des aides sociales. Tout le tralala, vous voyez ?
– C’est débile, s’il faut prouver qu’on n’a pas besoin d’aides, alors qu’on y a droit… Elles sont faites pour qui, alors ?
– Je pense davantage qu’ils font la chasse à ceux qui voudraient profiter du système, en ne cherchant pas à travailler… ou retravailler !
– Bon, réfléchissons… Et restons positifs ! Sérieusement, Papa, tu ne pensais pas déjà partir à la retraite, pas à ton âge ? Hein ? Écrire, c’est peut-être ta passion, mais avant tout c’est ton hobby. Tu n’as pas encore d’éditeur, d’agent, et tu n’as encore rien sorti. Tu le savais, en plus tu me l’as dit, que ta pause boulot n’était que temporaire. Bon ben voilà… Roxdranne c’est ton signal de redémarrage !
Dan sourit, malgré l’analyse un peu cassante de Florence.
– Un hobby ? Tu y vas un peu fort… À la base, c’est un projet professionnel !
– Ah ? Et tu en as parlé à qui, avant de te lancer ?
Dan perd son sourire, baisse les yeux, et tente de reprendre le dessus.
Bon, alors vu comme ça, effectivement, ça va être difficile de convaincre les services sociaux. Et, facteur aggravant… si je ne suis pas proche de la retraite, je ne suis plus tout jeune, non plus. Alors, mon retour en entreprise risque de prendre un peu plus de temps que prévu. L’échéance de l’enquête sociale, c’est maintenant, pas dans trois mois !
Attentive aux arguments mais silencieuse jusqu’ici, Roxanne intervient.
– Et si c’était moi qui demandais ?… Qui demandait que Daniel soit mon vrai Papa ! On n’enlève pas les enfants à leur vrai Papa, juste parce qu’il n’a plus de boulot ? Si ? Enfin… c’était qu’une idée… mais… dans mon cœur, là… Je n’ai plus qu’une seule famille… Vous !
Dan voudrait serrer Roxanne dans ses bras, mais la discussion n’est pas finie…
– Roxanne, pour moi aussi tu es ma fille, et la petite sœur de Flo, maintenant. Ce que tu dis est tellement vrai… Ton désir de rester, devrait être le seul argument pour décider si tu peux définitivement poser tes valises ici.
– Je n’ai même pas de valise… À l’assistante sociale on peut dire que, au moins, je ne prends pas beaucoup de place. Que je ne suis qu’une toute petite chose, et donc… ce n’est qu’une toute petite décision qu’ils ont à prendre ! Alors pourquoi ça met si longtemps ?
Une idée lumineuse vient de traverser l’esprit de Florence.
– Mais c’est vrai, ça !… Roxdranne fait partie de la famille, mais rien n’est encore officiel. Pas même pour nous ! J’ai une idée… Il nous faut une belle déclaration, et une cérémonie… Asseyez-vous l’un à côté de l’autre. Je suis la juge aux affaires familiales de la maison… Vous êtes prêts ?
– Que nous prépares-tu, ma Flo chérie ?
– Vous allez voir…
Dan retourne sa chaise, le dossier contre la table. Roxanne colle sa chaise contre celle de Dan, et s’y assoit, les deux mains posées sur ses cuisses.
– Moi je suis prête, madame la juge !
Florence officie. D’une voix solennelle, elle commence.
– Monsieur Daniel Volti, voulez-vous prendre pour fille, à partir de ce jour et jusqu’à l’éternité, Mademoiselle Roxanne, Indra, Volti, ici présente ?
– Oui bien sûr… Je le veux, avec grand plaisir, et un très grand honneur.
– Mademoiselle Roxanne, Indra, Volti, voulez-vous prendre pour père, à partir de ce jour et jusqu’à l’éternité, Monsieur Daniel Volti, ici présent ?
– Oui, bien sûr, moi aussi ça me fait grand grand plaisir.
– Je vous déclare alors unis par les liens du sang, de l’amour, et de la famille. Par conséquent et dorénavant : Roxanne Indra Volti, vous devrez appeler Monsieur Daniel Volti, Papa, et son autre fille Florence Volti, Grande sœur. Monsieur Daniel Volti, à partir de maintenant, vous devrez appeler Mademoiselle Roxanne Indra Volti, ma fille chérie, et l’aimer fort, tout comme votre autre fille, Florence. Quant à moi, Florence Volti, je devrai appeler Mademoiselle Roxanne Indra Volti, petite sœur, l’aimer, et la protéger tout comme une grande sœur le ferait. Ah ! J’oubliais… Je profite de cette cérémonie pour rajouter quelques règles de bonne entente familiale… La première, une fille a besoin de plus de temps dans la salle de bain qu’un garçon, c’est cliniquement prouvé. Par conséquent je fixe les temps d’occupation le matin à quarante minutes pour Roxanne, quarante minutes pour Florence, et seulement vingt minutes à Papa ! La deuxième… Aucun téléphone portable, actuel ou futur, n’est autorisé dans la salle de bain. La juge aux affaires familiales se réserve d’ajuster ce règlement, en fonction des observations qui seront prochainement faites. L’affaire est donc statuée. Dossier suivant !
– Félicitations les filles, pour cette si belle famille que nous formons désormais. Fêtons ça dignement : maison ou restau ?
– Il reste du poulet tando…
– …Restaurant !! Roxdrannou, ta cuisine est merveilleuse, mais là, ton poulet à mille pattes… n’est pas très approprié pour fêter un tel évènement, hein ?
– Alors restaurant, on peut se le permettre, puisque je vais retravailler !… En espérant un jour avoir au moins autant de lecteurs, que France Travail a d’inscrits !
Quelques jours plus tard, Dan se présente à France Travail, encouragé également par Claire Fitoussi, de la Croix Rouge.
Daniel
Me présenter à France Travail, me pompe la même énergie que d’aller chez le dentiste. Je sais bien que c’est un passage obligé, mais l’appréhension de dévoiler toutes mes caries professionnelles me terrifie !
Daniel – Hôtesse d’accueil France Travail
– Bonjour Madame, c’est pour une demande d’inscription, et si possible… rencontrer un conseiller.
– Bonjour Monsieur, vous avez rendez-vous ?
– Euh… Non. Je suis venu spontanément !
– Alors prenez un ticket à l’entrée, et je vous laisse patienter en salle d’attente. Le numéro du guichet disponible s’affichera là. Si vous avez déjà rempli des documents, vous pouvez les déposer dans la boite grise, ici. Elle vous évite un envoi par la poste !
– Ah ! Bien, merci… Bonne journée !
– Au revoir Monsieur.
Dan
322 !… Il y a vraiment eu déjà 321 candidats qui sont passés, rien que ce matin ? Comment faire la différence entre tous ? J’ai aucune chance ! Qu’est-ce que ça me coûte d’être ici !… Allez, pour me donner un peu d’air, je me dis que je suis en observation pour un prochain roman. Il faut savoir mouiller la chemise pour être crédible ! Je regarde défiler les numéros de tickets sur l’affichage, comme si je participais à un loto en temps réel. J’ai peut-être tiré un ticket gagnant ? Je me projette déjà: avec quel conseiller vais-je devoir dévoiler toute mon intimité professionnelle ? Un homme, une femme ? Sont-ils eux aussi passés par là, eux, sans jamais en être sorti ?
318, guichet 1… 319… C’est long !… 322, c’est moi… Guichet 2 ! J’ai gagné… Le droit de sauter du grand plongeoir !
Dan s’approche du guichet, et découvre une jeune femme d’une trentaine d’années, au sourire sincère et portant des lunettes équipées de larges verres.
Murielle Lebrun; Daniel
– Bonjour Monsieur, je suis Murielle Lebrun, votre conseillère France Travail, aujourd’hui. Que puis-je faire pour vous ?
– Je cherche un emploi, avec un revenu régulier, qui permettrait de subvenir, aux yeux des services de protection de l’enfance, aux besoins d’un adulte et de deux jeunes adolescentes
– Je vois, divorcé ? C’est pour la garde des enfants ?
– Oui, non… Je… Enfin ça fait longtemps, j’ai déjà la garde de ma fille. Mais une autre jeune fille m’est tombée du ciel récemment, et je dois justifier d’un revenu régulier, avec des bulletins de salaire, pour pouvoir continuer à l’accueillir chez moi dans de bonnes conditions… Mais… Rien de louche, je vous rassure… Elle est juste mineure, étrangère, et … sans papier. Une montagne de démarches à elle toute seule.
– Je ne vous juge pas, Monsieur. Veuillez m’excuser, pour mon indiscrétion. On ne connaît tellement pas les gens, ici, malgré tous les papiers qu’on leur demande… qu’il m’arrive de me laisser aller à ce genre de réflexion inappropriée, pardon.
– J’imaginais qu’une conseillère de France Travail, était bien moins humaine que vous.
– Nous ne sommes pas des machines, enfin, pas encore…
– À vrai dire, ma démarche est purement administrative… Je… je dois combattre les forces de l’administration sociale. Je venais chercher des munitions… Vous en avez ?
– Ah ! Euh… Oui, bien sûr… Voulez-vous la trousse de survie qui va avec ? Car, en magasin, on a ce qu’il faut !
– Ah ! Si on commençait par l’équipement de base ?
– Très bien, vous avez… Pièce d’identité, Numéro de sécu, Justification de domicile, relevé d’identité bancaire ?
– Oui, je pense, tout est là !
– Une attestation France Travail remise par votre dernier employeur ? Vous l’avez apportée ?
– Non, je dois la demander ? Même en cas de rupture conventionnelle ?
– En principe, on devrait l’avoir déjà reçu, mais si vous aviez eu une copie aujourd’hui avec vous… Donc, vous ne vous entendiez pas bien avec votre ancien patron ? Oups, pardon ! C’est un toc ! Je vous autorise à vous défendre !
– Non, je voulais juste m’essayer à autre chose, et prendre une année sabbatique.
– Oui, c’est bien, ça, c’est courageux ! Dans quel domaine travailliez-vous ?
– L’informatique, programmeur système…
– Vous ? Informaticien ? Votre façon de parler, votre humour, me laissaient imaginer une personne, disons, plus littéraire ! Mais vous n’avez même pas de boutons sur le visage !
Dan sourit.
– L’habit ne fait pas le moine… Et vous ? Qui me dit que derrière vos lunettes… ne se cache pas une artiste de grand talent, qui reflète la lumière des projecteurs tous les soirs sur scène dans une robe à paillette ?
– Bravo, vous vous défendez bien… Je suis chanteuse, soprano, à l’opéra. Mais je ne porte pas de robe à paillette ! Et… Vous cherchez dans quel domaine ?
– Je me suis arrêté pour écrire, vous y étiez presque, mais… Je suis encore jeune… je veux dire, dans le métier. Et, je n’ai rien encore de publié, voire même de publiable à mon actif !
– D’accord. Je vous propose donc plusieurs choses. Dans un premier temps, je peux vous proposer un atelier de remise en route professionnelle, pour faire un point avec votre CV, la valorisation des compétences transversales, des simulations d’entretiens… À défaut de vous plaire, cela permettra, dans votre situation, d’afficher clairement votre intention de retravailler ! Vous comprenez ?
– Vous avez tout dit ! Vous me renvoyez à l’école, primaire, même pas le collège, là !
– Attendez, Je vais aussi vous orienter vers la DRAC. Ils accompagnent parfois les auteurs et les porteurs de projets culturels.
– C’est quoi ça encore ?
– La Direction Régionale des Affaires Culturelles. Vous pourriez peut-être prétendre à une aide à la création ? Écrire, c’est bien votre motivation première ?
– Oui ? Enfin maintenant…
– Alors donnez-vous les moyens d’en vivre ! Ne renoncez pas à vos rêves… Quelque part, je suis là pour ça !
– Vous êtes… différentes, de tous les stéréotypes que je m’imaginais ! Vous non plus, vous n’avez pas de bouton sur la figure…
– Je prends ça comme un compliment. Vous n’êtes pas commun non plus !
– On se revoit, quand ? Enfin, je veux dire, comment ça se passe après ? C’est vous qui allez suivre mon dossier.
– Vous n’êtes pas un simple numéro de dossier, Monsieur Volti. Nous faisons de l’accompagnement personnalisé, et j’aurai le plaisir de vous suivre jusqu’à ce que vous trouviez l’activité qu’il vous plaît.
– Le plaisir est partagé. Je veux dire, c’est rassurant d’avoir toujours affaire à la même personne.
– Je vous envoie un récapitulatif de ce qui a été dit dans votre espace personnel sur le site, quand il sera créé, Monsieur Volti. C’est là qu’on centralise tout. Et si vous avez une question, passez par la messagerie interne.
– Eh bien, merci. Bonne fin de journée, je vous tiendrai informé de mes avancées.
– Très bien, et … elle s’appelle comment ?
– Qui ?
– Votre montagne administrative ?
– Roxanne, Indra, enfin les deux en même temps.
– Au revoir Monsieur Volti…
– Oui, Au revoir… Mada…
– Mademoiselle, ou, Murielle, vous pouvez aussi !