Roxanne et Florence s’ouvrent l’une à l’autre sur leurs mères absentes. Elles confrontent leurs blessures et leurs visions du monde, entre exil, injustice sociale et quête de sens. Convaincues que leur rencontre n’est pas due au hasard, elles se projettent ensemble vers un avenir porteur d’espoir et de force…

Florence et Roxanne se sont installées à la table de la cuisine, l’une en face de l’autre pour faire leurs devoirs. Dan est sorti faire une course. Il vient de prévenir Florence par message, qu’il en avait encore pour une heure. Peu concentrées sur leur travail scolaire, les filles commencent à discuter.
Roxanne – Florence
– Florence ? Toi et ton père ne parlez jamais de ta mère… Il lui est arrivé quoi ?
– Il lui est arrivé… qu’elle n’est plus là, c’est tout !
– Ah ! Tu ne veux pas en parler, c’est ça ?
– Et la tienne, pourquoi elle t’a abandonnée ?
– Elle ne m’a pas abandonnée. Elle m’a confiée… pour me sauver… Nuance !
– Te sauver ? Prétexte, oui ! Dis plutôt se débarrasser…
– Tu sais quoi de l’exil forcé, toi ? Notre peuple est pourchassé… On est considéré comme arriéré parce qu’on vit dans la forêt, qu’on parle à la nature. Mais la forêt… elle ne nous appartient pas, alors on veut nous la prendre… Nous en faire partir, pour voler nos arbres, nos cultures… Pour l’argent… même pas pour manger !
– Pourquoi t’es partie si loin ? Il n’y avait pas de forêt plus près ? Et la ville, c’est pas bien la ville ?
– À la base, si on s’est installé en forêt, c’est qu’on devait déjà pas vouloir de nous, en ville… Ça te parle les castes en Inde ? Les pauvres doivent rester pauvres. C’est la règle… La discrimination est soi-disant interdite, mais c’est une sale habitude, que tout le monde trouve normale… sauf nous ! On n’avait pas le choix… fallait partir… quitter ce monde injuste et en trouver un autre, plus humain. Ma mère ne m’a pas abandonnée… Elle m’offre juste une seconde chance, celle de pouvoir choisir ma vie, comme toi !
– Ta mère, au moins, elle t’a montré un chemin pour sortir de la forêt ! Tu sais ce que tu fuis… Moi, j’erre dans cette jungle urbaine sans y trouver ma place. Ma mère… Un jour, ma main a glissé de la sienne, et elle est partie. Elle devait penser que mon père, qui n’était jamais là, allait assurer… Que sans elle à la maison, il y aurait moins de disputes, et que ça allait être mieux pour tout le monde… Les adultes oublient trop vite leurs peurs, quand ils étaient encore enfants. Moi, c’est clair… ma mère m’a abandonnée ! Et… j’ai pas choisi ma vie non plus. Ni même de vivre tout court. Quand je t’ai vue, la première fois… j’ai cru que tu étais morte… Tu l’étais presque, ta joue était si froide… mais tu respirais. J’ai eu peur… Je me suis vue, moi, à ta place, à attendre de partir, aussi ! C’est là que j’ai réalisé… Il y a bien pire que mes sombres états d’âme dans la vie. Alors que tu étais presque inconsciente, dans ton fossé… c’est toi qui m’as sauvée… pas l’inverse ! Me suis sentie d’un coup, utile à quelque chose… À quelqu’un… À toi !…
– Nos mamans nous ont conduites l’une vers l’autre, sans le savoir. Les malheurs s’attirent entre eux ! Mais en maths, c’est prouvé: moins par moins, ça fait plus ! Ensemble, Florence, on a un max d’énergie positive. Notre rencontre, ce n’est pas le fruit du hasard. C’est le ciel qui nous a choisies pour accomplir une mission qu’on ne sait pas encore, mais super importante. Avec notre super power, tu vas voir, on va soulever des montagnes !
– Ouais, ben les anges là-haut ont intérêt à changer de régime, et se mettre aux boissons protéinées et énergisantes… On n’y arrivera pas seules !
– T’as pas encore compris ma Flor-Ange. T’oublies Parwana…
– Qu’est-ce qu’elle vient faire là-dedans, elle ?
– Pas elle, le papillon. Un battement d’ailes dans un pays, et le vent se lève à l’autre bout de la planète. Regarde son histoire à elle… Un simple message posté sur un téléphone qui ne lui appartenait pas a suffi à alerter une ONG et, derrière, déclencher toute une chaîne de solidarité pour la faire venir ici, elle et sa famille. Alors t’imagines, nous, avec les dizaines de portables qui nous ont filmés l’autre fois dans le gymnase ?
– Mon père a raison, tu nous es tombée du ciel ! À quelques minutes près, j’aurais même pu amortir ta chute dans mes bras !
– Hihi, le jour se levait, la visibilité était mauvaise… Le fossé était la meilleure option, pour ne pas risquer de te blesser ! J’étais aussi un peu trop rapide à l’atterrissage… je suis tombée dans les pommes. Tu sais, j’y crois tellement aux anges, moi, que quand tu m’as offert ton sandwich la première fois… J’ai bien regardé dans ton dos si tu ne portais pas des ailes. Rigole pas, je t’assure, c’est vrai !