À Saint Camille, ce matin-là, Aléïc rencontre une jeune femme qui, malgré sa méfiance, accepte son hospitalité. Ce qu’elle découvre entre ces murs fait naître entre eux une confiance inattendue. Quelques heures plus tard, elle revient, accompagnée d’un enfant… et de l’objet qu’il cherchait désespérément pour Aisha. Aléïc comprend alors que cette rencontre pourrait bien être la première pierre du projet qu’il construit.

Saint Camille, 9h00. Aléïc cherche désespérément un fauteuil roulant pour Aisha. Malgré sa faiblesse et une motricité encore réduite, Aisha lui a clairement fait comprendre ce matin qu’elle voulait retrouver un peu d’autonomie. Pourtant, avec tout le matériel abandonné lors du démantèlement de l’hôpital, il ne trouve aucun fauteuil roulant, et cela finit par l’agacer sérieusement. Pour être certain de n’avoir oublié aucun endroit, il descend jusqu’à la crypte.
Un bruit inhabituel attire son attention : des séries de trois coups sourds. Il localise rapidement le bruit au niveau de l’entrée du sous-terrain, de l’autre côté du sas. Son cœur s’emballe. Qui peut bien avoir découvert ce passage secret ? Représente-t-il une menace ? Sans prendre le temps de réfléchir davantage, il décide de faire confiance à son instinct. Il ouvre…
Une jeune femme apparaît dans la pénombre. Ses vêtements portent des taches de terre humide. Le foulard sur sa tête a glissé, libérant de longs cheveux emmêlés. À la fois surprise et effrayée, elle recule en voyant Aléïc. Il l’a déjà vu. Il ignore encore son prénom, mais elle fait partie de la communauté. C’est elle qui lui réclamait Ramesh, puis aussi qui l’a corrigé lorsqu’il a prononcé Roxanne à la place de Indra.
Elle s’adresse à Aléïc en Indi. À sa grande surprise, Aléïc la comprend. Des mots lui viennent presque naturellement. Pendant une fraction de seconde, il est tenté de répondre en indi. Puis il se ravise. Pas cette fois. Il refuse de parler avec la voix d’un autre. Il choisit d’assumer son statut d’étranger, et de ne pas risquer de faire courir encore plus de rumeurs à propos de Ramesh. Il lui répond en français.
Aléïc – La jeune femme
- Bonjour… Tu es arrivée jusque-là… Tu es courageuse. Viens, entre…
La jeune femme d’abord réticente hésite, puis enjambe la séparation entre le Sous-terrain et l’hôpital.
- Bienvenue à Saint Camille… Je ne connais pas ton prénom… Moi c’est Aléïc !
- Toi… Aleck Murmu !
- Heu… Ça, c’est Ramesh qui voulait… c’était pour avoir des papiers… Je suis comme vous… sans statut légal en France. Sans pays, dans lequel on m’attend… Tu comprends ?
- Toi, Aleck… Indien ?
La main sur le cœur, Aléïc lui répond…
- Moi… Ami !
Aléïc tend la main à la jeune femme, et tente de l’amener visiter. La jeune femme le suit quelques pas puis s’arrête subitement… Aléïc ne comprend pas… Il est tenté, une bonne fois pour toutes, de lui répondre en indi… Mais il choisit une autre approche. Il la regarde de la tête au pied, puis découvre qu’elle marche pieds nus. Elle ne s’attendait certainement pas à aller si loin. En chaussette dans l’une des nombreuses paires de Crocs disséminées un peu partout dans l’hôpital, il se déchausse et lui offre ses souliers beaucoup trop grands pour elle.
Elle sourit enfin. Elle accepte le cadeau. Ils reprennent ensemble leur chemin. Ils traversent lentement le couloir. Devant la chambre de Ramesh dont la porte est restée ouverte, elle s’arrête net.
Aléïc observe un instant Mangi, et brise son hésitation en l’invitant à entrer. Tout en restant dans le couloir, il la regarde s’approcher du lit. Ramesh est éveillé, et redressé. Sa lampe de chevet est allumée et ses lunettes sur le bout du nez. Il sourit en voyant la jeune femme s’approcher, et soulève sa main en espérant qu’on la lui saisisse. Visiblement il la reconnaît. Aléïc est juste à côté de la porte, un pied et le dos contre le mur. Il entend des bribes de conversation mais n’en comprend pas vraiment la teneur.
Au bout d’un moment, elle ressort… visiblement déboussolée, et pensive. Ramesh lui a-t-il tout raconté ? Vraiment tout ? Songe Aléïc, en voyant sa tête. Est-elle encore celle qui veut revoir Ramesh s’éteindre dans la grotte ?
Aléïc – La jeune femme
- Ça va ? Tu veux un verre d’eau ? Un café, tiède ?
- Toi pas Aléïc… Aleck !
- Aleck… Oui, si tu veux… Aléïc, c’était… Une autre histoire !
La jeune femme cherche le chemin retour en marchant devant Aléïc. Les mains toujours cachées dans le dos, il court derrière elle, la dépasse, et se met en travers son chemin. Elle le défie du regard. Il lui sourit… Et de son dos, il sort une paire de Crocs davantage à sa taille…
Aléïc – La jeune femme
- Moi, Aleck… Cadeau. Tu me rends mes souliers maintenant ?
La jeune femme se retient de sourire
- Moi… Mangi… Je garde les deux. Merci !
Aléïc garde un instant son sourire aux lèvres, puis redevient sérieux.
- Mangi… Ne part pas sans avoir vu Aisha. S’il te plait…
Surprise de la proposition, Mangi acquiesce sans hésiter.
Après avoir attendu un long moment devant la chambre d’Aisha, espérant saisir quelques mots sur lui ou sur la communauté, il finit par abandonner et redescend au bureau.
Plus d’une heure passe, Aléïc regarde ses écrans avec une concentration volatile, et une impatience certaine. Soudain il entend enfin des Crocs trop grandes traîner au sol, et descendre l’escalier. Il se précipite hors du bureau et va à la rencontre de Mangi. Le visage illuminé par un sourire d’enfant, elle cherche ses mots, et finit par dire…
Mangi – Aléïc
- Aisha princesse dans château… Toi…
Aléïc pouffe de rire…
- …Prince Aleck ?
Mangi a les mains embarrassées d’une paire de Crocs à sa taille, et d’autres affaires que lui a confié Aisha. Ses yeux sont brillants. Elle remercie silencieusement mais chaleureusement Aléïc pour son accueil.
Aléïc raccompagne Mangi jusqu’à l’entrée du sous-terrain. Chacun avec mille questions en tête, ils n’échangent pourtant plus un mot. Lorsqu’elle disparaît dans l’obscurité, il reste quelques secondes immobile avant de refermer doucement le sas, alors que l’épaisseur de ses chaussettes laisse passer le froid du sol en béton sous ses pieds.
Aléïc passe une bonne partie de l’après-midi dans le bureau, qu’il commence à s’approprier de façon définitive. Il appelle Claire, pour préparer l’accueil de la Croix Rouge dans les murs. Il reçoit également des documents de la mairie qu’il doit absolument lire avant la signature de l’acte définitif de vente de Saint Camille.
Entre deux formulaires, il monte voir comment va Aisha. Elle lui réclame Néha. Ça en devient même une obsession. Jamais, lui dit-elle, elle a été séparée aussi longtemps de sa fille. Aléïc comprend, mais n’a pas de solution immédiate à lui proposer. Il lui promet de s’en occuper très rapidement.
Assis à son bureau, il recule soudainement son siège à roulettes, et pose les pieds sur ses dossiers ouverts devant lui. Il en a marre et se sent bien seul à gérer un projet aussi vaste. Il ferme les yeux, et tente de retrouver un peu de paix intérieure.
Quelques minutes plus tard, la sonnerie extérieure du portail le réveille. Il s’était endormi. Il cherche des chaussures qu’il n’a plus, avant de se souvenir que Mangi est partie avec ce matin… Il avance en chaussettes jusqu’au seuil de la porte. Il aperçoit une femme et un enfant handicapé à qui il fait un signe de la main pour l’inviter à entrer dans la cour.
La femme fait quelques pas jusqu’à ce que le fauteuil devienne difficile à pousser dans les cailloux. Le jeune enfant saute alors du fauteuil et se met à aider, sans doute sa mère, à pousser l’objet…
Jusque-là à contre-jour, Aléïc découvre enfin le visage la jeune femme. Il reste un instant interdit… Est-ce vraiment la même jeune femme qu’il a rencontrée ce matin ? C’est Mangi, accompagnée d’un petit garçon au sourire timide. Ses vêtements sont propres, ses cheveux coiffés… il a en face de lui une jeune mère au look moderne et soigné. Il descend les quelques marches pour venir l’aider.
Mangi – Aléïc
- Cadeau
Aléïc regarde le petit garçon, soulagé de le voir sautillé aux côtés de sa mère, puis le fauteuil roulant que lui avance Mangi… Il sourit. C’est bien ce qu’il cherche depuis ce matin.
- C’est… très généreux… Mais je connais le prix de ce…
- … Cadeau, pas argent.
- Lui, Birsa, mon fils… Lui et moi apprendre français en échange !
- Bonjour Birsa… Je ne pense pas être le meilleur des professeurs pour…
- … Non pas toi… Aisha !
- Ah ? C’est donc de ça, vous discutiez dans la chambre ce matin ?
- Moi infirmière, apprendre aussi. Bien m’occuper Aisha.
Aléïc est ému de la confiance et du soutien qui semblent lui tomber du ciel. Il cherche ses mots, sans les trouver. Il se permet de lui faire une accolade, puis, à un étage plus bas, cogner le poing contre le poing de Birsa.
- Je t’embauche… Avec un immense plaisir !
En relâchant son étreinte, il regarde Mangi dans les yeux. La voix légèrement chevrotante, il rajoute…
- Merci beaucoup Mangi.
Puis il s’accroupit devant Birsa.
- Moi, Aleck Murmu… Bienvenue dans l’aventure.
Il lui montre la paume de sa main,
- Give me five ?
Le petit garçon le regarde avec des yeux tout ronds, sans être certain d’avoir tout compris… Puis rapidement il décroche un sourire, et vient taper avec vigueur la main d’Aléïc.
- Moi… Birsa Soren…