R1 – Roxanne

   À douze ans, Roxanne survit dans un camp de fortune aux portes de Paris, où les livres sont son seul véritable refuge, et la bibliothèque son palais. Lorsque sa communauté disparaît du jour au lendemain, elle se retrouve toute seule, face une promesse impossible : oublier les siens pour avoir une chance de devenir française. Complètement abattue, prête à se laisser mourir, une étoile apparaît dans le ciel. Lui donnera-t-elle la force de se relever ?

Roxanne

Roxanne

   Je m’appelle Roxanne, j’ai douze ans. J’aime lire. J’aime écrire, dans ma langue, celle qu’on parle entre nous, et aussi en français. Je lis tout ce que je trouve… et j’apprends… toute seule. Lire n’est pas la préoccupation majeure ici, c’est plutôt gagner de l’argent, comme on peut. J’habite à Paris, en France, le long d’une ancienne voie de chemin de fer. Enfin, habiter est un bien grand mot. Je m’abrite à Paris, voilà, juste devant ces rails, où tous les jours des trains fantômes transportent des passagers pas moins imaginaires.

Je ne suis pas malheureuse, je ne manque de rien. La précarité développe l’ingéniosité, l’entraide, ou encore le partage. Nous recyclons, transformons, adaptons pour au final faire presque aussi bien que ce que nous avions, avant… Notre véritable force est notre unité, la famille, et l’espoir que demain sera encore meilleur.

Je ne suis pas totalement heureuse non plus, on manque de tout. Le plus dur à supporter, c’est le regard des gens, les autres que nous. Leur pitié, leur méfiance, et aussi leur peur de nous voir les envahir. Tout ça nous rabaisse, et nous exclut.

   J’ai véritablement l’impression de voyager dans un de ces trains d’autrefois, à voir défiler un paysage qui m’est interdit, dans lequel jamais je ne pourrai descendre. Comment pouvons-nous être génétiquement si proches et humainement si différents ? 

On dirait que le lieu où on habite suffit à définir la famille à laquelle on appartient. La nôtre vient d’ailleurs. On ne pourra jamais se mélanger aux autres ! Nous resterons des étrangers, dans un pays qui ne nous attendait pas. J’entends souvent le mot « intégration »… Je ne sais pas trop en quoi ça nous concerne, nous. À force de nous montrer du doigt, de nous rejeter, on finit par trouver refuge dans nos traditions, nos croyances, nos chants, nos fêtes… Au final, on voudrait être comme tout le monde, mais on s’enferme dans notre différence. Le monde est mal fait. Il nous aime pas !

L’idée de revenir d’où nous sommes partis brûle en chacun de nous. Mais trop de souffrance, trop de sacrifices, pour arriver là… Et aussi, la honte de revenir sans avoir réussi, dissuade n’importe qui.

Moi, en tout cas, j’y ai trouvé mon palais… Un palais aux richesses inestimables : la bibliothèque du quartier. Ici la culture est ouverte à tout le monde, même à moi, et gratuitement. Il n’y a pas de censure. Ici les gens chuchotent, sont aimables, respectueux, discrets, même si au départ je ne me sentais que tout juste tolérée… Ici, j’y soigne mon imaginaire. Je voyage. Parfois même en première classe, tellement l’endroit est confortable et silencieux…

A 12 ans je suis incapable de décider ce qui est le mieux pour moi. Vivre dans ce monde moins sauvage, plus humain, mais au risque d’oublier mes racines, ou bien oser porter l’identité de mes origines, et vivre définitivement dans un monde parallèle !

De toute façon, sur n’importe quel chemin je marcherai, j’aurais des regrets !

***

Une terrifiante vision ce matin me fige sur place… Ce que je redoutais le plus au monde est arrivé. Tout le monde a disparu. Un de ces fichus trains fantômes a profité de mon absence pour venir faucher tous mes amis, ma famille, toute mon histoire. Je me retrouve seule, définitivement toute seule. Les larmes coulent sur mes joues. J’aimerais crier mais une boule au ventre m’en empêche. J’ai froid. Du haut de la butte qui dominait notre camp, un spectacle de désolation en contre-bas me torture l’esprit. Du ruban jaune de chantier délimite tout mon désespoir. Des engins de terrassement sont déjà là. Ils vont tout démolir. Tout ce que nous avions mis tant de cœur à construire, pour survivre, exister, et espérer. Mes jambes me lâchent, tombée à genoux par terre, en appui sur mes deux mains j’ai du mal à respirer, j’ai la nausée. Que me reste-t-il ?

Le souvenir des mots de mon oncle, Ramesh, ne fait qu’aggraver ces angoisses qui me paralysent. Il ne cessait de me répéter que si un jour cela devait arriver, « surtout ne cherche pas à nous rejoindre. Ce pays est ta chance, tu es mineure, leurs lois te protègent, tu peux véritablement devenir l’une des leurs. Nous… Nous ne ferions qu’obstacle au parcours déjà terrible que tu t’apprêtes à vivre. Nous compliquerions considérablement ta situation administrative. Que Dieu te garde, mon ange. Nos prières t’accompagneront toujours. Je t’aime comme ma fille, oublie-nous, juste le temps que tu deviennes française ».

Ma tête tombe sur mes avant-bras, déjà dans la boue. Je bascule sur le côté et me recroqueville. Je suis effondrée… Je n’ai plus de force. Aidez-moi, aidez-moi… Pitié… M’endormir là, dans le fossé, et laisser le froid de la nuit emporter ma misérable vie, est la seule chose dont je suis capable. Mon cerveau, dans lequel un noir intense s’est invité, a lâché !

…Même mourir demande de la volonté. Le froid est insupportable, la faim me tord les boyaux. J’ai soif. La mort me nargue, elle se moque. Même pour elle je n’suis pas assez bien. M’allonger sur les rails n’accélèrerait pas le processus. Les rats se régaleraient de mon corps avant que la voie ne soit réhabilitée. Je relève ce corps qui m’abandonne. Et je marche, droit devant… Je me sens sale, la nuit tombe. Dans le ciel, aussi sombre que mon cœur, une étoile apparaît. Comme un signe. Comme si les prières de ma famille étaient entendues. Je décide de la suivre. Aussi longtemps que mes jambes me porteront, je marcherai… Aussi longtemps que mes yeux resteront ouverts, j’avancerai !

2 réflexions sur “R1 – Roxanne”

    1. Roxanne, partage avec les lecteurs ses épreuves, ses espoirs, ses doutes, ses joies et ses peines. Plus humaine qu’un simple personnage de roman, à travers son histoire, elle porte un regard sur la société humaine à la fois sévère et plein d’espoir. Avec elle, le lecteur est pris dans un tourbillon de sentiments, qui va l’amener à réfléchir sur la manière de retrouver un peu de chaleur dans ses relations avec les autres. Roxanne est plus qu’un roman, elle est un message pour l’humanité qu’un monde meilleur est encore possible.

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