R2 – Florence

     Florence raconte sa réconciliation avec son père, symbolisée par un mur qu’ils prévoient de démolir, tout en faisant des efforts, chacun de leur côté, pour s’ouvrir davantage aux autres. En route vers son stage d’observation en entreprise demandé par le collège, elle découvre une jeune fille endormie dans un fossé, couverte de boue. Pour tenter d’ouvrir le dialogue, elle lui offre son casse-croûte…

Florence amène Roxanne avec elle

Florence

   Je me suis réconciliée avec mon père. Nos fichus caractères avaient fini par rompre toute communication entre nous ! Sur notre fameux mur, nous avons pu écrire et nous soulager d’une bonne partie de tout ce qui nous opposait. Encore aujourd’hui, il sépare toujours la cuisine du salon, mais nous avons prévu de le démolir très bientôt. Symboliquement c’était le but, ne plus jamais rien voir quoique ce soit se dresser entre nous. Faire de la place dans le salon va également en faire dans notre cœur.

   Je fais des efforts pour être moins solitaire, moins sauvage avec mes amis et avec mon père. Lui aussi fait des efforts. Il m’a même trouvé le stage en entreprise, que le collège demandait. Après lui avoir reproché d’avoir quitté son job, et dit que tous les autres de ma classe le faisaient là où travaillaient leurs parents, il a dû culpabiliser.

   Je vais donc, moi aussi, faire comme si j’allais bosser chaque matin, pendant une semaine. Contrairement aux mines déjà fatiguées que je croise dans le métro, ça me plait bien ! À part que ce n’est pas tout près. C’est dans le nord de Paris. Après le métro, je dois marcher encore une dizaine de minutes le long d’une voie ferrée désaffectée, qui finira tôt ou tard en avenue verte, comme partout.

   Ce matin je suis en avance. Et oui, parfois l’improbable arrive contre toute attente ! Tombée du lit, ou réveillée avec la prémonition que cette journée allait être spéciale, je me délecte de pouvoir marcher lentement tout en laissant mon esprit vagabonder. Je rêve éveillée. Je ferme les yeux le temps de quelques pas, puis je les ouvre à nouveau, jusqu’à… Là, devant moi, à une cinquantaine de mètres, au bord du chemin, quelque chose, peut-être un animal… Je m’approche, mon cœur s’emballe, c’est quelqu’un. Une jeune fille, elle a des taches de boue sur ses vêtements, ses mains, sa joue. La panique me paralyse, est-elle… morte ? 

Ce monde est tellement violent, qu’on peut imaginer le pire. Je suis en mode freeze total, portable à la main, je n’arrive pas à composer le numéro des secours. L’adrénaline aidant, je me penche sur elle. Je pose délicatement le revers de mes doigts sur sa joue afin, comme dans les série policières, d’en évaluer sa température et sa souplesse. Elle respire, elle est en vie. Elle est très jeune. Son look fait plutôt penser à une rom. Ses yeux s’ouvrent… ou plutôt s’allument comme deux grands phares verts dans lesquels la lumière des premiers rayons matinaux se reflète. D’un bond elle recule de quelques centimètres, par réflexe, elle est aussi terrorisée que moi. J’ai en face de moi un petit animal sauvage craintif, prêt à détaler au premier signe d’hostilité de ma part. Je sors alors de mon sac mon casse-croute du midi, et je le pose devant elle en guise de cadeau de bienvenue… Quelques secondes d’hésitation, un regard méfiant, puis elle se jette dessus comme si elle n’avait rien mangé depuis des jours. Je me présente en prononçant mon prénom, Florence, plusieurs fois. Elle me répond avec une esquisse de sourire, la bouche pleine, et un regard furtif derrière moi. Je repense à mon stage, et à l’horloge qui tourne. Elle m’hypnotise, avec ses yeux si clairs et brillants. Elle retire de son doigt une bague, puis la pose devant moi. Elle m’invite d’un signe de tête à la prendre. Elle est très cheap mais elle me plait, et sa valeur sur le coup est inestimable. Je l’accepte, et la passe à mon doigt avec un grand sourire. Hier j’ai découvert le monde de l’entreprise, aujourd’hui… la vie, la vraie, celle qui n’est pas décrite dans les manuels ! La deuxième journée du stage en entreprise, que le collège m’impose, s’évapore de la liste de mes préoccupations…

Roxanne

   Mon étoile est descendue du ciel cette nuit, pour venir m’offrir un sandwich. La mort m’a claqué la porte au nez. Je ne l’intéresse vraiment pas ! Je suis dans un tel état, qu’encore une fois la pitié doit chambouler le cœur de cette très jolie… Florence. Puisque l’irréel s’invite dans ma vie, je vérifie discrètement si elle ne porte pas une paire d’ailes dans le dos. Jolie comme elle est, elle ne peut que descendre du ciel. Ma famille doit redoubler de prières pour l’avoir mise sur ma route. Moi, je me sens poussière crasseuse à côté d’elle. Elle m’a touchée la joue avec sa main, et moi… Je l’ai salie. Ma bague ne va pas arranger les choses, je regrette. Je frissonne. J’avais presque oublié le froid. Les calories avalées roupillent désormais au fond de l’estomac, mais ne réchauffent pas ! Je tremble comme une feuille. Il faut me remettre en route. Petite étoile, allez, remonte dans le ciel. Indique-moi là où se trouve ma vraie famille… Dis-moi où aller…

Florence

   Elle se relève, non ! Non, ne pars pas… Elle tremble de froid. D’instinct j’enlève ma veste en jean doublée de fausse laine de mouton, pour lui mettre sur les épaules. Dans le mouvement mon sac à dos tombe par terre. Ma petite protégée est stoppée dans son élan. J’aimerais la supplier à genou de rester… Elle m’émeut. Je ne peux pas l’abandonner maintenant. Je sais que sinon je ne la reverrai plus. Je meurs d’envie de la prendre dans mes bras, de la serrer tout contre moi. Sa solitude me rappelle complètement la mienne. Je sais parfaitement ce qu’elle ressent… et je revis de douloureux souvenirs, à travers elle. Cette rencontre n’est pas le seul fruit du hasard, quelqu’un là-haut nous manipule… Je dois la ramener à la maison. Comment la convaincre, lui expliquer. Parle-t-elle français au fait ? Parle-t-elle tout court ?

Roxanne

   Cette fichue étoile ne veut pas m’obéir… Remonte, allez, essaie encore… Montre-moi le chemin !! Mon destin s’amuse cruellement à me contrarier depuis hier. Les larmes coulent à nouveau en recevant son manteau sur les épaules. Je perds le contrôle… Ma famille m’abandonne volontairement… et une inconnue sortie de nulle part prend soin de moi comme personne. Je suscite l’intérêt, j’interagis dans son monde. Je suis déboussolée, et complètement perdue. Malgré mes efforts pour me retenir de pleurer, les larmes coulent de plus belle, mon nez aussi !

Florence

   Elle craque, c’est de ma faute. Mes yeux sont humides aussi, je retiens mes larmes. Je lui caresse le visage encore, et encore… Sa peau ambrée est si douce. Son nez coule, je lui essuie avec le sopalin de mon sandwich. Je la regarde avec tendresse, ses yeux sont à tomber par terre. J’aurais aimé une petite sœur pareille, je l’aime déjà…

J’ai pris ma décision… Je lui prends la main, et la tire très doucement pour lui indiquer la direction vers laquelle toutes les deux nous allons marcher. Elle me suit docilement, se posant certainement mille questions. Je la ramène à la maison…

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