Roxanne, élève allophone, bouleverse la dynamique de sa classe UPE2A en rapprochant les élèves autour d’un geste symbolique d’unité, salué par la professeure. En parallèle, son intégration scolaire et administrative avance grâce au soutien de Florence et de son père. Roxanne et Florence réalisent que l’inclusion passe autant par les lois que par des actes concrets de solidarité et d’amitié...

Le collège est beaucoup plus grand que sa bibliothèque, et beaucoup moins silencieux aussi. Roxanne découvre le système scolaire français, et ses premiers cours de classe de quatrième. Arrivée en milieu d’après-midi, elle est fatiguée et aimerait rentrer. Elle est surtout impatiente de raconter sa journée à Dan et Florence. Il ne lui reste plus qu’un dernier cours, celui de soutien dont elle a besoin pour se mettre à niveau…
Roxanne
Premières heures passées en classe de quatrième, et… Septième jour depuis ma renaissance. Je suis une élève comme une autre. Presque. La Principale n’aurait pas dû me présenter comme: « Vient d’arriver en France ». Il va me falloir inventer un pays d’où je viens. Le mien n’existe pas, j’appartiens à une culture, pas à un bout de terre. Difficile aussi d’être fière de ce que l’on est, quand on parcourt plus de six mille kilomètres pour le fuir. Ma différence est mise d’entrée en avant… Comme si elle ne se voyait déjà pas assez comme ça !
Mes deux dernières heures de cours, après je retrouve Florence. Je suis crevée ! Je suis un peu en manque de motivation là, d’autant qu’avec un tel nom, ça n’encourage pas ! UPE2A: Unité Pédagogique Pour Élève Allophone Arrivant. C’est écrit au tableau. Allophone veut dire… Accro au téléphone ?! Ça tombe mal, j’en ai pas !
Une élève à la table d’à côté rigole. Je parle à haute voix, sans m’en rendre compte ! Elle me chuchote: « mais non, pas du tout… Ça veut dire que nous sommes quatre, ici, à ne pas partager le français comme langue maternelle… » Je lui réponds par un sourire, et essaie de garder ma bouche fermée. Ici, je redeviens étrangère, alors ! Et pour le faire encore plus sentir… Ils nous espacent comme s’il fallait des frontières invisibles pour nous tenir à distance les uns des autres… Nous sommes au zoo, il y a des étiquettes sur les tables avec notre nom, et d’où on vient… Les animaux c’est nous ! Il y a un garçon Soudanais, une fille Afghane, un garçon Ukrainien, et moi. Je suis mal à l’aise. C’est le cirque, plutôt… on va nous dresser à faire des tours pour amuser la galerie… J’ai chaud… J’en peux plus. Devant les yeux ébahis de la prof, et dans un bruit d’enfer, je pousse ma table jusqu’à venir la coller juste en face de celle de l’Afghane. Surprise, elle lâche un timide sourire, en baissant immédiatement la tête pour le dissimuler. J’ai une alliée ! L’Ukraine et le Soudan, après un court moment d’hésitation, se rapprochent également. Sans un seul mot, et après seulement quelques minutes, des plaques tectoniques ont bougé. Nous formons désormais un seul et même continent à quatre tables. Je respire enfin !
Un peu dépassée, la prof hésite à réagir. Me sentant responsable de son désarroi, je me surprends à prendre la parole.
Roxanne – La professeure
– Madame, le conseil de l’ONU du collège est réuni. Vous voulez venir présider ?
Je regrette immédiatement, je ne voulais pas être insolente… Je baisse immédiatement les yeux, et si je pouvais disparaître sous la table…
– Roxanne… Je crois que tu viens de nous offrir une belle leçon de vie. Même si la prochaine fois, ce serait bien mieux de demander avant de tout chambouler. Ton geste illustre un fondement de l’enseignement ici en France : une école pour tous, sans distinction. Et puis… dans ce monde qui se déchire, vos origines sont très éloignées les unes des autres. Pourtant, vous venez spontanément de créer une collaboration internationale. C’est une très belle image…
La professeure observe un court instant le silence, pour bien faire ressentir à ses élèves le symbole qu’ils représentent désormais, sans l’avoir vraiment calculé au départ.
– Puisque cette nouvelle disposition vous plaît, et que vous semblez vouloir travailler ensemble… Lançons le débat : qu’est-ce qu’un travail de groupe peut vous apporter dans votre apprentissage ? Qui veut commencer ?
Florence vient de sortir de sa dernière heure de cours. Elle se presse pour rejoindre Roxanne, alors que son cours de soutien tarde à finir.
Florence
Qu’est-ce qu’elle fout !… Un quart d’heure qu’elle devrait déjà être là ! Ah, enfin ! Elle sort… Visiblement, avec une nouvelle copine. Bon, quand elles auront fini de se dire au revoir… J’existerai peut-être !
Roxanne – Florence
– Florence, tu ne devineras jamais ! On a fait trembler la terre… Les continents ont d’un coup fusionné, je te jure. On habite enfin tous la même planète, au même endroit ! Ton exposé, Flo… C’est pas à la Principale qu’il faut le faire. Elle va rien en faire, elle. C’est à nous, enfin, aux autres élèves… C’est eux que ça intéresse. C’est nous tous ensemble, blacks, blancs, beurs… beurres salés qui avons le pouvoir de changer les choses, les regards. Nos différentes origines, c’est ça qui doit nous pousser à faire des trucs ensemble ! Et là, si tu avais vu, c’était magique. Avant même que la prof aborde un sujet, on s’est tous réunis autour de l’envie de travailler ensemble. Sans même se parler, je te jure !
– Sans parler ?… Waouh, l’exploit ! Vous avez picolé à l’intérieur ? Et… c’est quoi ce papillon, là, sur ta main ?
– Ah, ça ? C’est Parwana !
– Paraquoi ?
– C’est elle Parwana, c’est elle, là-bas, qui s’en va ! Ça veut dire papillon en Dari ! Un battement d’ailes de papillon, et le monde bouge… Vole, vole, papillon. Vole, vole mon joli papillon…
– Vous avez fumé grave ! Dari ? Ouf ! J’crois que j’ai besoin d’un rattrapage moi aussi ! J’peux venir la prochaine fois ?
Sur le chemin du retour, Roxanne refait le plein d’énergie, et raconte en détail toute sa journée à Florence. Elles arrivent à la maison.
Florence – Daniel – Claire Fitoussi
– Papa, nous sommes rentrées… Y a quoi pour le gouter ?
– Un instant ! je suis au téléphone avec Claire Fitoussi, de la Croix-Rouge…
Oui, je voulais vous informer que Roxanne a retrouvé toute sa voix. Elle s’épanouit de jour en jour, et fait plaisir à voir. Elle est scolarisée dans le même collège que Florence, en quatrième, avec un an d’avance sur son âge supposé. Son évaluation révèle qu’elle est très à l’aise en mathématiques, et étonnamment mature pour son âge. Elle bénéficie également de cours de soutien dans certaines matières. Je voulais donc savoir où en était notre dossier, concernant l’hébergement officiel de Roxanne chez nous ?
– Je suis ravie d’avoir de si bonnes nouvelles. Son inscription au même collège que Florence va créer des liens entre elles, que je devine déjà profonds. De mon côté, j’ai rédigé un rapport circonstancié à l’ASE, l’Aide Sociale à l’Enfance, indiquant que Roxanne est mineure, isolée, vulnérable… mais bien entourée. Suite à ça, deux options se profilent : l’ASE place Roxanne officiellement en foyer ou en famille d’accueil, ce que je déconseille, ou bien, elle met en place une mesure d’accueil provisoire chez vous, en tant que tiers digne de confiance. Mais pour ça, la première chose à obtenir pour vous, c’est ce fameux statut de « tiers digne de confiance ». Pour cela, je vais vous envoyer par e-mail un modèle d’une demande, qu’une fois remplie, je joindrai à ma requête auprès du juge pour enfants.
– D’accord, donc je remplis la demande, je vous l’envoie, et j’attends ?
– C’est ça, sauf que Roxanne, pour la suite de son parcours administratif, a besoin d’être reconnue officiellement MNA, Mineure Non Accompagnée. Pour cela vous devez la présenter à la CRIP de votre département pour une évaluation.
– La quoi ?
– Cellule de Recueil des Informations Préoccupantes. Chaque département en a une. C’est par là que passent les signalements concernant les mineurs en danger. Je vous mettrai l’adresse dans mon e-mail.
– Mais elle n’est plus en danger ?
– C’est vrai, sur le plan affectif. Mais administrativement, c’est un passage obligé. On peut essayer sans, mais dans tous les cas l’ASE a besoin de cette évaluation, pour décider à qui confier Roxanne. C’est un point crucial pour la suite. Le statut MNA est nécessaire pour obtenir une couverture sociale, et certaines aides scolaires.
– D’accord… Ça semble compliqué, mais pas impossible ! Et… pour le numéro de sécu ? Qui s’en occupe ?
– Une fois le statut MNA obtenu, l’ASE va lui ouvrir un dossier à la CPAM. Elle obtiendra un numéro provisoire, qui lui permettra une prise en charge médicale immédiate à cent pour cent. Pour le numéro définitif, il faudra un acte de naissance. Mais d’ici là, on aura le temps d’en reparler. Vous avez d’autres questions ?
– Non… Je ne pense pas ! je vais déjà essayer de digérer tout ça…
– N’hésitez pas à rappeler, sinon. Je vous tiens au courant de toute avancée significative. Passez le bonjour aux filles.
– Merci, oui. Bonne fin de journée.
– À bientôt, Monsieur Volti.
Dan raccroche, et cherche un stylo sur la table pour tenter d’écrire ce qu’il a retenu, mais deux bébés koala accrochés à chaque bras l’en empêchent… Aucun des deux n’a manqué une miette de la conversation !
Florence – Roxanne
– Je vais devoir parler de tout ça dans mon exposé ? Tu n’veux pas le faire à ma place Roxinnou ? C’est pour lundi, ça urge !
– J’ai promis de t’aider. Viens là-haut. On sera mieux ! Je vais te dessiner un papillon…
– Parayawawa sur ma main ? Non merci !
– Parwana, pas ton charabia !… Mais ce n’est pas juste un papillon, Florence. C’est un symbole. Ma nouvelle amie est afghane. Son pays, c’est l’un des pires endroits au monde pour le droit des femmes. Elle non plus n’a pas le droit d’étudier là-bas. Et regarde : Parwana est à l’école, avec moi, ici dans un pays où apprendre c’est même obligatoire… Alors, tu crois encore qu’un battement d’aile de papillon ne peut pas faire trembler la terre ?
– Ok, va pour un Parwana sur ma main… Si ça peut m’aider à m’envoler loin de cet exposé débile !
– C’est pas débile !…
– Si !! Je dois expliquer pourquoi toi, tu ne peux pas aller à l’école ici, en France… alors que tu peux !
– Si tu ne m’avais pas secourue, je serais peut-être morte. Et dans le meilleur des cas, j’aurais fini en centre de rétention, avec ma famille, mes amis… à attendre l’expulsion. Sans bibliothèque. Sans savoir. Tu vois Flo, même dans les pays avec des lois qui protègent l’école, ben… si personne ne te parle de ces lois, et t’aide à les comprendre, elles ne te servent à rien ! C’est pas moi qui me suis inscrite à l’école toute seule : c’est toi et ton père. Et ça… ça change tout. Oui, y’a donc bien des trucs qui empêchent des gens comme moi d’aller à l’école. La principo a raison, hélas ! Désolée… Tu vas devoir le faire, ton exposé !
– Je vais dénouer tous mes nœuds au cerveau dans ma chambre. Merci ‘tite sœur pour ton soutien. Tu sais ce qu’on mange ce soir, sinon ?
– Poulet tandoori ?
– Encooore ?!! Mais il avait combien de cuisses ce poulet ?
– Je peux rajouter un peu de curry… pour changer le goût ?