R15 – Une rentrée sans cahier

   En cours de soutien UPE2A, Roxanne propose à ses camarades de transformer l’exposé imposé à Florence en un projet commun, qui fera entendre leur voix. Chacun avec son histoire et son vécu de l’exil, ils décident d’écrire une chanson. Après des heures de travail, naît « Une rentrée sans cahier »…

4 ados unis contre la guerre

Deux jours ont suffi à Roxanne pour trouver, peut-être, comment aider efficacement Florence pour son exposé. Elle se retrouve ce jeudi après-midi, pour la deuxième fois de la semaine, en cours de soutien avec ses camarades étrangers. Elle profite d’être rentrée dans la classe la première pour se placer à l’endroit qu’occupe normalement sa professeure, afin de s’adresser à ses camarades.

Roxanne – Professeure

– Madame, juste une toute petite seconde avant le cours, j’ai quelque chose d’important à proposer à mes camarades. Je peux ?
– Je t’en prie, Roxanne. Essaie juste de soigner ton français. Défendre une idée à l’oral, est plus difficile qu’on ne se l’imagine, d’autant plus lorsqu’il s’agit de convaincre ! Nous t’écoutons…

– Voilà… Heu… Les amis… La dernière fois, Vous nous a posé une question, à laquelle on n’a pas vraiment su quoi répondre. La question était: qu’est-ce que le travail de groupe peut nous apporter dans notre apprentissage ? Eh bien… encore aujourd’hui, je ne sais pas trop… Mais en revanche, il peut apporter beaucoup à « quelqu’une », et sûrement aussi aux élèves qui ne sont pas comme nous… J’explique… Excusez Madame, ça va faire un peu plus qu’une seule seconde…

– Si c’est un travail de groupe, que tu proposes, continue, je suis impatiente…

– Merci… Si je suis là, avec vous, c’est grâce à une fille de troisième qui, en voulant m’aider, s’est vu remplacer son stage obligatoire d’observation en entreprise, par un exposé sur… le droit à l’école pour des gens comme nous. En clair, je lui ai complètement pourri son stage, et c’est elle qu’on punit. Je ne veux pas continuer à être son boulet… Je veux grave l’aider… Normal, quoi !

– Roxanne, surveille ton français s’il te plaît…

– Oui oui, pardon… Donc, j’ai réfléchi, et… En fait, comme pour une fois on s’intéresse à nous, c’est l’occasion ou jamais de se faire entendre. Non ? Florence, c’est la fille chez qui j’habite, avec son père. Elle dit, ce que j’ai traversé ce n’est pas rien… que mon histoire, elle n’est pas marquée sur ma figure… et quand on me regarde… les gens ne voient que ma différence avec eux ! Non… l’histoire de la différence, c’est moi toute seule, qui penses ça… Ce que je veux dire, c’est que… on a beau avoir droit à l’école, mais quand on ne le sait pas, eh bien, on reste à vivre caché, à rien apprendre, à s’enfermer sur soi-même ou dans sa communauté… Nous, on a eu de la chance… Quelqu’un nous a aidé. Et grâce à lui, on a réussi à franchir cette barrière. C’est ça que doit raconter Florence… Pourquoi nous on est là, alors des milliers d’autres continuent à se cacher… Alors, on fait quoi, nous ? On continue à se planquer, ou on décide de relever la tête, et devenir quelqu’un ? Vous en pensez quoi ?

Un silence de plusieurs secondes est observé. Des regards s’échangent. La professeur reste en retrait, attentive aux réactions. Des souvenirs remontent à la surface. Parwana la première, prend la parole.

Parwana – Mahir – Dmytro – la professeure

– Chez nous, les Talibans brûlent les livres et interdisent d’apprendre. Surtout aux filles. Ils prétendent même être les seuls à savoir lire le Coran. On n’a plus que nos voix pour transmettre, et nos larmes pour se plaindre. Pour aider ton amie, on doit trouver un truc oral, qui parle à tout le monde.

– En Afrique, les problèmes on les évacue en chanson ! Une chanson, un rythme, des mots qu’on retient, plutôt que de longues phrases qu’oublie. Une chanson, ça vous dit ? Avec un refrain qui revient en boucle, un qui enfonce bien le clou pour en retenir le message. Je fais la Beatbox TakaChpoum TakaChpoum Kisss ! Rentre, rentre le message dans ta tête… Et chante avec moi… Tchikiboum tchikiboum… Bam bam et baaammmm !

– Dans mon pays c’est la guerre. Tout est détruit. La violence, la haine… Tous les hommes valides partent à la guerre. Trop de chair à canon, trop de victimes civiles, des femmes… des enfants. Le monde est fou, endoctriné, il faut le dire… Comment une poignée de crétins peut-elle prendre tant de plaisir à pourrir la vie de toute une nation ?! Une chanson c’est une chouette idée… Je vote pour !

– En tant que professeure, je dois dire… Ce que vous dites, avec vos mots… C’est très fort. Il est clair que vous tenez là un message: la violence empêche d’apprendre. Loin du chaos, ici, vous pouvez enfin réfléchir ensemble, et parler d’un problème qui touche beaucoup de monde. Roxanne tu as réussi à faire passer une émotion. Je souhaite vraiment à chacun, que votre: « pas rien », devienne très vite un: « grand quelque chose ». Cet exposé est prometteur. Une chanson ? Pourquoi pas… La musique rassemble, et entraîne. Je vous laisse une demi-heure maintenant sur ce projet, pour le définir. Mais après, nous avons aussi des choses à voir ensemble aujourd’hui… À la fin du cours, si vous voulez, vous pourrez rester encore un peu.

Le cours terminé, Roxanne, Parwana, Mahir et Dmytro restent assis. Ils regardent la professeure, qui répond à leur demande silencieuse de rester, par un sourire. Sitôt des phrases naissent, sont fredonnées, écrites sur des feuilles volantes, puis au tableau. Les mots sont vite raturés, effacés, puis remplacés par d’autres à la sonorité plus musicale. Concentrée à présent sur la correction de ses copies, la professeure relève discrètement plusieurs fois la tête pour écouter. Le rythme qu’elle pensait au départ d’inspiration rap, tire à présent nettement vers le reggae, à son grand étonnement compte tenu de l’âge de ses élèves. Deux heures plus tard, les premiers couplets sont prêts. Le titre en donne déjà toute la couleur….

Une rentrée sans cahier (texte intégral)

Septembre en France, à l’école c’est la rentrée,
Je kifferai les vacances, si j’avais de la chance.
Les autres ne calculent pas, ce privilège que je n’ai pas.
Derrière l’école, c’est la guerre. Beaucoup ne s’en soucient guère.

Explosions et bombardements

À la télé on vous ment
On ne part pas par plaisir, juste, on évite les tirs
La violence, la haine, prouve la décadence humaine
Courir sans se retourner, ou pourrir abandonné

Explosions et bombardements

Pas de temps pour les sentiments.
Marcher, marcher vers la paix, au risque de se faire choper.
Marcher, marcher encore, ne pas s’apitoyer sur son sort.
Un jour peut-être, on sera arrivé,
Aujourd’hui hélas, on peut toujours rêver.

Explosions et bombardements

Les détonations ont enfin cessé.
Les sourires reviennent, quand on peut se redresser.
Fuir mais ne plus courir, faut-il croire à l’avenir ?
Regarde jouer les enfants, qui peut dire ce qu’ils vont devenir.

Explosions et bombardements

Ce n’est pas fini pour autant.
Déracinement, débrouille et clandestinité
Le prix de la paix, c’est vivre sans papier, sans dignité.
L’école ce n’est pas les vacances, juste, ma dernière chance.

Explosions et bombardements

Le savoir ma seule richesse, passe par l’enseignement
Un grand merci à la France, mon cœur veut lui crier
Pays d’espoir et de paix, dans ce monde qui en manque cruellement
À l’école c’est la rentrée, moi j’arrive sans cahier

Indra, Parwana, Mahir, Dmytro

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Défiler vers le haut