Et si une chanson pouvait dire ce que les enfants n’arrivent plus à exprimer ? Entre une promesse faite sur le chemin de l’école et un piano oublié, Aléïc et les filles vont-ils réussir à transformer leur manque en musique ? Une prière, née de l’absence…

Ce matin Aléïc est à l’heure pour l’école. Il attend Néha au portillon, devant chez Dan. La porte de la maison s’ouvre. Florence et Roxanne les premières empruntent la petite allée. Elles échangent un sourire avec Aléïc en passant, et prennent le chemin du collège. Seulement quelques secondes après, Néha apparaît, avec Dan juste derrière, sur le pas de la porte. Aléïc et Dan se disent bonjour de loin pendant que Néha, sac au dos, court vers son père adopté. Aléïc referme le portillon derrière elle, et ensemble, main dans la main ils marchent en direction de l’école. En chemin, ils se racontent chacun leurs dernières nouvelles…
Néha – Aléïc
- J’ai parlé de la lettre chanson pour Maman, à Roxanne…
- Et… Elle en pense quoi de l’idée ?
- Elle aussi, sa maman lui manque… Elle aussi, elle veut écrire à sa Maman… Mais, comme moi, elle ne sait pas trop quoi lui raconter. Et puis les histoires, c’est pour les enfants, pas pour les parents… Mon imagination est en panne, là !
Aléïc sourit
- Mon cœur, les adultes sont de grands enfants… Seulement, on ne leur raconte plus d’histoire, sous prétexte qu’ils sont trop grands. Et comme la plupart travaillent toute la journée, eh bien, ils n’ont plus le temps de rêver ! Ils finissent par croire qu’il n’y a que la réalité qui compte, et les informations à la télé, le soir !
- C’est triste !
- Oui, heureusement que vous êtes là, vous, les enfants… Avec votre super pouvoir…
- Lequel ?
- Le pouvoir de… forcer les adultes à imaginer comment améliorer l’avenir !
- C’est pas un super pouvoir, ça !
- Si tu dis : « T’imagines mon avenir comment, sans toi, Maman ? », ça ne fait pas réfléchir, ça ?
- Si… Mais…
- Mais quoi, mon cœur ?
- C’est pas une histoire, que tu voulais raconter, à Maman ?
- Eh bien… On n’a qu’à commencer l’histoire, par : « Il était une fois, une jeune enfant, qui avait perdu sa maman »…
- C’est quiiii ?
- Ben… c’est peut-être celle qui raconte l’histoire ? On n’est pas obligé de dire le nom…
Aléïc et Néha arrivent devant l’école. Aléïc s’accroupit à la hauteur de Néha.
- C’est toi qui viens me chercher, ce soir ?
- Oui, promis. Et on continuera la discussion…
- Avec Roxanne ? Sa maman… enfin, tu sais ? Et puis Florence aussi… En vrai, il y a une crise de maman dans cette maison !
- Ce sera devoirs tous ensemble, alors, si Dan est d’accord ?
- Ouiiii !
Néha se tourne pour rejoindre ses camarades.
- Hey, t’oublies quelque chose…
- Quoi ?
- Et mon bisou ?
Aléïc suit des yeux Néha, jusqu’à ce qu’elle arrive sous le préau de l’école. Perdue au milieu d’autres enfants, il se résout enfin à rebrousser chemin. De toute façon il doit passer voir Ramesh. Le dossier financier concernant Saint Camille, est loin d’être bouclé. Dans moins de dix jours, le projet passe en mairie, et en l’état, il n’a aucune chance d’être retenu.
La rencontre a lieu à la « grotte ». Ramesh expose à Aléïc les différents scénarii d’acquisition du bâtiment. Aléïc l’écoute poliment, mais son esprit est ailleurs. Les explications détaillées de Ramesh glissent sur lui ; il n’en comprend presque rien et n’en retient encore moins. Le réveil d’Aisha mobilise toutes ses pensées…
Au bout d’un moment, il n’entend même plus Ramesh. L’air d’une chanson ancienne s’invite dans sa tête, et met au défi sa mémoire d’en trouver l’auteur et les paroles…
Soudain, Ramesh s’arrête de parler. Il fixe Aléïc… L’intensité sonore de la pièce ayant diminué, Aléïc rouvre les yeux…
Ramesh – Aléïc
- Tu as un pouvoir de méditation remarquable, fils…
- Hein ? Pourquoi dis-tu ça ?
Aléïc fait un pas en arrière, et s’assoit sur un cageot en bois.
- J’étais… Concentré !
- Aisha te parle bien plus fort dans ton esprit, que moi, juste en face de toi !
- Elle… Elle et Néha prennent toute la place, c’est vrai. Ce projet, sans elles, n’a plus de sens…
Aléïc se laisse emporter par l’émotion.
- Ramesh, auprès d’elles deux, je trouve enfin ma place. Elles sont mon espoir, mon bonheur… ma vie.
- Tu as trouvé là, un bon moteur pour avancer dans la vie ! Mais… Pense au carburant, fils. Avec Saint Camille, crois-moi, tu as de quoi voyager très loin…
Après avoir remis à plus tard la discussion à propos du montage financier de Saint Camille, Aléïc s’apprête à repartir. La main sur la poignée de porte, il se retourne vers Ramesh, et ose une dernière question.
- Ramesh, c’est quoi qui te donne l’envie de rester ici, loin de ton pays ?
- L’espoir, fils… L’espoir que chacun d’entre nous y trouve sa place. Et peut-être un jour, de retourner chez nous.
- Et Néha ? Elle est née en route ? Sans sa mère, c’est où son chez elle ?
Ramesh ne répond pas. Il baisse les yeux, et se contente de poser sa main sur l’épaule d’Aléïc.
Une fois sorti, Aléïc marche vers Saint Camille, retrouver Aisha, Serge et Josh. L’air de piano de tout à l’heure lui revient en tête. Il est incapable d’en déterminer l’origine. Saurait-il le reproduire sur un clavier ? Sait-il en jouer tout simplement, se demande-t-il ?
Aléïc entre dans le labo. Serge et Josh, chacun sur leur fauteuil à roulettes travaillent sur leurs expérimentations respectives. Il s’annonce avec juste un : « Hey, je suis revenu ! » Sans se retourner, Serge lui répond…
Serge – Aléïc
- Il reste de la pizza, tiède… Tu as mangé ?
- J’ai oublié… Vrai ? Je peux ? Merci ! Serge, tu as une minute ? J’ai une question…
- Oui, quoi ? Alice et Léonie…
- …Elles t’ont chargé d’un message pour moi ?
- Non ! Elles sont… Enfin, en maturité… Comment dire ? Elles ont un vécu spectral bien plus grand que leur apparence physique de douze ans ?
Serge cesse son travail, pose ses instruments, se retourne vers Aléïc et recule dans son siège.
- Qu’essaies-tu de me dire, en t’y prenant par quatre chemins.
- Rien… Juste… Quand les considéreras tu grandes ?
Serge soupire, et réfléchit un instant…
- Les enfants, ça grandit bien trop vite… Je ne suis pas pressé de les voir partir de la maison… Pour répondre à ta question, je resterai très pragmatique. Qu’importe leur QI, leur maturité, leurs vies passées ou autre, elles n’ont pour le moment qu’un corps de jeune adolescente. Au-delà du fait qu’elles sont vulnérables, qu’il faille les protéger comme tout bon parent, elles ont besoin de temps pour apprivoiser cette nouvelle enveloppe charnelle. Et puis elles sont en pleine puberté, dans un tourbillon hormonal qui va construire leur véritable personnalité… Elles ne sont pas grandes, Aléïc, si c’était ça ta question. Pas encore !
Les heures passent. Aléïc s’agace de plus en plus, en voyant qu’il n’a toujours rien fait véritablement de sa journée. Énervé, il part chercher Néha à l’école. Néha, comme à son habitude saute à son cou sitôt la grille de la cour de récréation franchie. Cette poussée d’adrénaline suffit à lui redonner le moral. Sur le chemin de la maison, Néha raconte en détail tout ce qu’elle a fait aujourd’hui : les exercices proposés par la maitresse, qu’elle fait de mieux en mieux ; ce qu’elle a mangé à midi et avec qui ; et enfin, les nouveaux amis avec qui elle joue à la récré. Ils arrivent enfin à la maison. Durant tout le trajet, Aléïc n’a seulement pu prononcer quelques « Ah ? ; Vraiment ? ; Non ! et Mais… » !
Ils passent le portillon sans sonner, ouvrent la porte, et Néha la première, entre en criant fort : « C’est nous ! » Dan, installé à la table de la salle à manger, salut une nouvelle fois Aléïc.
Dan – Aléïc
- Il doit rester de quoi gouter dans la cuisine. Néha regarde, et propose à Aléïc…
- Merci Dan, ça ira pour moi… Je voulais te demander…
- Oui ?
- Tu ne sais pas où je pourrais trouver un piano, ou un clavier quelque part ?
- Il y en a un dans le garage… Un piano droit, certainement désaccordé et plein de poussière. Il… Un fantôme du passé…
- Les fantômes… sont mes amis ! Je peux aller voir ?
- Je t’en prie, c’est ouvert. Même que, si tu pouvais m’en débarrasser…
Aléïc voit là enfin le destin lui sourire. Sans attendre, il part inspecter l’instrument. Une voiture est-elle déjà rentrée ici ? La sobriété du mobilier de la maison trouve son explication ici ! L’espace ressemble à une brocante surpeuplée de choses abandonnées. Contre le mur et sous une bâche, il devine le piano. Une sensation étrange l’envahit en se rapprochant. Que va-t-il découvrir… Une chose est certaine, la bâche n’a pas été soulevée depuis des années.
Avec beaucoup de précaution, il soulève le voile de la mariée… L’espace d’un instant le temps se fige. Malgré les années, ce magnifique piano semble avoir été livré ce matin. Il est couleur ivoire, avec des formes très sobres. Aléïc soulève le cylindre : c’est un Schimmel. Pourquoi est-t-il là, et pas dans le salon ? De quoi Dan et Florence veulent-ils se débarrasser vraiment ?
Il caresse les touches, de gauche à droite, sans oser appuyer sur l’une d’elles. Ses doigts le démangent, le piano le supplie de jouer quelques notes… Une sensation de déjà vu le traverse… Ce piano lui parle, il l’écoute. Il regarde autour de lui, attrape un vieux tabouret en plastique des années 80, puis s’assoit devant le clavier.
Il ferme les yeux, et pose ses doigts sur le clavier… La musique qui le harcelait ce matin lui revient… Ses mains se libèrent, et se mettent à jouer la mélodie. Aléïc sourit, cela semble facile et naturel. Les notes sonnent justes, un miracle qu’il ne soit pas désaccordé.
La porte qui communique avec la maison s’ouvre. Florence apparaît. En laissant la porte ouverte derrière elle, elle s’approche du piano, émue. Elle pose la main sur le dessus, la fait glisser… Une larme coule sur sa joue. Elle saisit un deuxième tabouret, poussiéreux, et s’assoit au plus près d’Aléïc. La mélodie que joue Aléïc, elle la connaît. À son tour elle pose sa main gauche sur le clavier et joue quelques accords, dans les graves, pour accompagner.
Florence – Aléïc
- Il est à Maman…
- Il devrait dormir dans ta chambre, plutôt qu’ici !
- Ça ne me ramènera pas ma mère…
- Si… Un peu, en pensée.
- Aimer un fantôme… Ça fait mal !
- J’aime un vrai fantôme, moi. J’y peux rien. C’est mon cœur qui a choisi.
- Tu lui parles à ton fantôme ?
- Je… Je vais lui écrire une chanson… Avec Néha… Tu veux bien, nous aider ?
Florence ne répond pas. Elle ferme les yeux. Elle se laisse emporter par ses souvenirs… des odeurs, les mélodies. Au même moment, Néha et Roxanne entrent à leur tour dans le garage. Sans un mot, en silence et sans vouloir déranger, elles s’installent un peu en retrait sur un vieux coffre à jouets. Aléïc murmure, presque pour lui-même…
Aléïc – Néha
- « Il était une fois… une jeune enfant… »
- « …qui avait perdu sa maman… »
Florence reprend Néha
- Une maman, ça ne se perd pas ! Ça s’en va… C’est tout !
Aléïc temporise
- Ce n’est peut-être pas de sa faute ? Il faut pouvoir lui dire… Ce que toi tu ressens.
Florence ne cache plus ses larmes. La voix brisée elle poursuit.
- Reste… Maman reste !
Néha s’approche de Florence, et lui fait un câlin. Elle reste debout à ses côtés, et avance une idée
- Il faut lui dire… que ça va pas ici ! Que l’amour… C’est pas dans les livres que s’apprend !
Roxanne intervient à son tour
- On peut vraiment empêcher une maman de monter au ciel ?
Aléïc continue de fredonner
- « Maman, ne va pas là-haut… Même si tout y est plus beau… Dans les livres, l’amour ne s’apprend pas… »
Florence joue quatre notes… puis tout lâche.
- « Reste avec moi ! »
Au bout d’une heure, les paroles finissent par former des couplets. Des notes les accompagnent. Une autre heure passe, c’est presque fini… Néha a pris la place d’Aléïc, tout contre Florence… Elles veulent que cette chanson parle à tous les enfants qui souffrent de l’absence d’une maman.
Encore quelques minutes… Les paroles sont écrites, la mélodie aussi. Florence prend une longue respiration, pose ses mains sur le clavier, et commence à chanter…
Il était une fois une jeune enfant, qui avait perdu sa maman.
Dans ce pays qu’elle n’a pas choisi, elle a perdu l’envie de vivre ici.
Elle était si heureuse avant, bien avant ce terrible accident.
Elle a perdu sa famille, en construire une autre elle a choisi.
Elle prie : Maman t’en vas pas là-haut, même si tout y est plus beau…
Dans les livres, l’amour ne s’apprend pas.
Reste avec moi… Une maman, ça peut pas s’en aller comme ça.
Et laisser un enfant, pas encore devenu grand.
Aujourd’hui elle va à l’école, elle est si fière.
Mais chaque jour son cœur pleure à la sortie, depuis qu’elle n’y voit plus sa mère.
Pourtant, doucement elle se fait des amis, mais, tout est si différent ici.
Chez les autres tout est si beau. Avoir un chez elle… elle aimerait aussi.
Elle prie : Maman t’en vas pas là-haut, même si tout y est plus beau…
Dans les livres, l’amour ne s’apprend pas.
Reste avec moi… Une maman, ça peut pas s’en aller comme ça.
Et laisser un enfant, pas encore devenu grand.
Allez… Demain tu reviens… Comme avant, tu verras on va encore bien rire.
Notre histoire n’est pas finie, il nous reste encore, tant de choses à écrire.
Demain mes prières seront entendues, alors prépare toi à atterrir.
Même si sur Terre on peut pleurer, c’est là et avec toi, que je veux grandir.
Maman t’en vas pas là-haut, même si tout y est plus beau…
Rien qu’une fois encore dans tes bras, apprend moi en vrai c’est quoi l’amour.
Maman je t’en supplie, ne t’envole pas. Je t’aimerai, tu l’sais, pour toujours.
Et puis, regarde-moi… Tu vois, je ne suis pas encore devenue grande.
Néha, Florence et Roxanne.