A35 – Florence

   En pleine nuit, Florence franchit les portes de Saint Camille pour voir Aisha. Face à la mort, ses propres blessures remontent à la surface. Avec Aléïc, la discussion bascule… jusqu’à une révélation impossible : il porte en lui des fragments de sa mémoire. Dès lors, une question demeure — Florence peut-elle encore le regarder comme avant… et accepter le rôle qu’il lui impose dans le réveil d’Aisha ?

Aléïc et Florence marche en ville la nuit.

23h30 – Il fait nuit, la sonnerie d’entrée de Saint Camille retentit. Aléïc pied nu et en caleçon descend voir. Il entre-ouvre la porte…

Aléïc – Florence

  • Florence ? Tu… Dan sait que t’es ici ? À cette heure-là ?
  • Non… Je… Je peux entrer ?
  • Oui, bien sûr… Excuse ma tenue… Je… n’attendais personne ! Tu veux… J’envoie un texto à ton père ?
  • Il va s’inquiéter… Je peux la voir ?
  • Aisha ?
  • C’est pour elle la chanson… Je voulais juste…
  • Viens, c’est par là.
  • Aléïc attends…
  • Quoi ?
  • Je n’ai jamais vu de… morte !

Aléïc, légèrement devant, s’arrête, se retourne vers Florence, et avec un sourire un peu forcé tente de la rassurer.

  • Elle n’est pas… vraiment ce que tu crois… Sinon, cette chanson n’aurait pas de sens ! Donne-moi la main… Ça va aller ?
  • Oui… je crois.

Au fur et à mesure qu’ils avancent dans ce long couloir, la main de Florence serre plus fort celle d’Aléïc. Ils arrivent devant la pièce du bout à droite.

  • T’es prête ?
  • C’est bon… tu peux ouvrir !

Aléïc entre avec Florence dans le labo…

  • Elle n’est pas… très habillée ! Elle non plus n’attendait pas une visite aussi tardive !
  • Elle est belle… C’est pourquoi tous ces post-its phosphorescents collés sur sa peau ?
  • Pour… rester dans la lumière. Pour continuer de penser à elle, même la nuit !

Florence tourne autour du brancard sur lequel est allongée Aisha

  • Vous allez la réveiller quand ?
  • Après-demain… normalement.
  • Samedi ? Néha sera là ? J’peux venir, aussi ?
  • Néha, on n’a pas encore décidé, mais… la chanson, il faudra bien la lui chanter ou lire, avant…

Florence regarde tout autour d’elle…

  • Le piano, tu vas le ramener là ?

Aléïc sourit, à l’idée de voir un objet aussi surprenant dans un tel endroit.

  • Pourquoi pas… Il n’y a rien de normal, ici, de toute façon ! Florence ?
  • Quoi ?
  • Pourquoi tu es venue ? La vraie raison ?

Florence sent son cœur s’emballer. Elle a besoin d’une longue respiration avant de répondre.

  • C’est… C’est parce que…

Sa voix s’étrangle dans sa gorge, Aléïc l’encourage.

  • Dis-moi ?
  • C’est plus facile de faire revenir des morts… que des vivants !

Aléïc prend conscience du mal-être de Florence.

  • Le piano fantôme… La chanson… Ça t’a retournée ?
  • Oui… forcément, mais pas que… Hey, regarde son visage, on dirait presque qu’elle sourit…
  • Alors c’est qu’elle nous écoute…
  • Non… Elle n’en a rien à faire de moi… C’est pas moi sa fille !
  • Alors… C’est que même mort on peut penser à des choses gaies. Laisse-moi enfiler un pantalon… Je t’emmène voir les étoiles… Ici… Ce n’est pas le meilleur endroit pour se remonter le moral !

Florence laisse échapper un sourire. Quelques instants plus tard ils sont dehors. Florence tient Aléïc par le bras, et ils marchent ensemble, rapprochés.

  • Ils sont vivants toi, tes parents ?
  • Je… Je ne sais pas… Ces souvenirs-là, je n’en ai pas !
  • Tu as quel âge, en vrai ?
  • J’ai… Et pourquoi toutes ces questions ?
  • Ma mère a quarante-cinq… Elle m’a eu à trente ans ! Elle est vivante, habite aux US, tu savais ?
  • Non, enfin si un peu. Avec Néha, il ne faut pas trop avoir de secret…
  • Toi tes parents sont dans la nature, les miens… éparpillés… Et au final… C’est Aisha qui revient du royaume des morts qui va être là ! Elle est où la logique dans tout ça ?

Aléïc pose sa main sur celle de Florence. Il voit la conversation prendre une tournure et un ton différent. Il cherche ses mots…

  • On a écrit une chanson pour Aisha, que tu interprètes magnifiquement… Tu veux qu’on en écrive une pour ta mère ?
  • T’as pas plutôt une pilule à lui faire avaler ? Elle n’est pas capable d’inventer ça, la science ?
  • Une pilule pour la faire revenir ?
  • Nan ! Une qui… donne envie d’aimer ! Comme toi avec Néha, ou… Toi et Aisha…
  • Tout le monde aime quelqu’un, et est aimé en retour… Pas moi… Pas avec ma mère. Une transfusion d’amour dans les veines, ça peut s’inventer, tu crois ? Et toi ? Comment tu me trouves ? C’est quoi qui cloche chez moi ? Que je n’ai pas ? Tu peux me dire ?
  • Que tu as, Florence… que tu devrais voir, et qui te rendrait encore plus belle ! Une grande maison ; un père qui t’aime ; une maman, même loin ; une vie bien réglée, stable, dans laquelle tu peux te projeter… Tu veux quoi encore ? Tester la misère, la violence, la maladie pour qu’on s’intéresse à toi ?
  • Demain Aisha va revenir… Ça va transformer la vie de tout le monde, ici… Demain je disparaîtrais… Tout le monde s’en foutrait !
  • Tu te trompes ! Et… Je ne veux même pas l’imaginer…

Florence éclate en sanglot… Aléïc mesure alors sa très grande détresse. Il la prend dans ses bras, et tente de la consoler.

  • Florence… Le verre, tu ne peux pas le voir à moitié plein des fois ?

Entre deux sanglots Florence tente de répondre…

  • J’essaie… C’est pas faute d’essayer… Ma connerie me retombe tout le temps sur la tête…
  • Ta grande sensibilité est craquante. Tes larmes, tes émotions, sont capables de transporter n’importe qui dans ton univers.
  • Je n’ai pas dû assez pleurer alors… Je ne suis avec personne !

Aléïc sourit.

  • La tristesse, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux pour séduire ! Tu étais belle, hier, quand tu chantais. Tu étais vraie. Tu étais toi ! Tu es profondément attachante, tu ne t’en rends même pas compte.
  • Pour qui ?
  • Moi… Dan, Roxanne, Néha… Tu es un maillon de leur chaine du bonheur. Sans toi, tu crois que tout ça aurait été possible ?

Florence ne répond pas. Elle cherche une réponse dans le regard d’Aléïc.

  • Florence, j’ai besoin de toi…
  • Pour ?
  • Ton interprétation hier… ce n’était plus une simple chanson avec toi.
  • C’était quoi ?
  • Un cri… Un appel à ta mère, qui ne répondait pas.

Florence baisse les yeux. Aléïc enchaine…

  • Néha… elle aime trop sa mère. Émotionnellement, je ne sais pas si elle sera assez forte. Elle risque de s’écrouler à chaque instant…
  • Et moi ? Tu me crois invincible ?
  • Non, pas du tout… Mais ton lien avec Aisha est moins fusionnel. Avec cette sensibilité si précieuse, tu es libre d’incarner la chanson, toi… de parler à Aisha, avec ta voix, avec tes notes… Ton âme.
  • Et si ça ne marche pas ? Ce sera de ma faute ? On ne pourra pas savoir.
  • Si on ne le fait pas… ça ne marchera pas tout court, Florence.

Sans s’en rendre compte, ils arrivent devant la maison de Florence.

  • Aléïc, merci… Tu mérites Aisha… Néha a de la chance de t’avoir.
  • Florence, n’ait pas peur d’aimer… Mais surtout…
  • Quoi ?
  • Accepte qu’on t’aime ! Toi la première. Tu le mérites…
  • Même si…
  • Si ?
  • Si je n’ai personne à qui en parler ?
  • Tu peux venir me parler…
  • Impossible, tu n’es pas une fille ?
  • Tu n’imagines pas tout ce que je sais sur toi et ton père…
  • Tu ne nous connais seulement depuis quelques semaines !
  • Vous avez participé à un programme de recherche sur la mémoire, il y a un peu plus d’un an…
  • Oui… Mais quel rapport ?
  • Le sujet d’étude, c’était moi !
  • J’ai… Malgré moi, des souvenir qui t’appartiennent… Désolé !
  • Je ne te crois pas ! C’est impossible, tu cherches à me manipuler. Comment tu aurais pu me retrouver ? Tout était anonyme…
  • …Par hasard. La maison d’abord… puis les noms sur la boîte aux lettres. Et… La musique que je jouais hier, dans le garage, lorsque tu es entrée… C’est toi qui l’as composée, à dix ans, quand ta mère est partie. Je ne l’ai entendu… nulle part ailleurs que dans ma tête.
  • Un autre exemple ?
  • Je n’aime pas jouer les phénomènes de foire. Tes souvenirs t’appartiennent et si je pouvais te les rendre…
  • J’insiste !
  • Tu veux de l’intime ? …ça ne va pas te plaire…
  • Non, laisse tomber… Je te crois ! C’est juste… terrifiant…
  • Je suis d’accord… Mais je n’y suis pour rien, je n’ai rien demandé. Alors, non, je ne suis pas une fille, mais, voilà… J’ai des morceaux de toi… et de ton père, imprimés à mon insu dans ma mémoire.
  • Tu… tu aimes mon père ? Comme… moi ? Et lui ? il m’aime comment ?

Aléïc sourit nerveusement.

  • L’amour entre vous a toujours été très fort… Je voulais vous rencontrer, depuis longtemps… Bien avant Roxanne… Pour vous prévenir. Pour faire cesser ces recherches qui dépassaient tout sens de l’éthique… Mais aussi pour vous aider…
  • Et qui te dit qu’on avait besoin d’aide ?
  • Ton père tournait en rond, avec son roman… Toi, tu cherchais des réponses, à trop de questions à la fois… Votre plus gros problème, c’était juste… votre ingéniosité à éviter de vous parler entre quatre yeux.
  • Et pourquoi tu ne l’as pas fait ?
  • J’étais… Prisonnier d’un corps qui ne voulait pas se réveiller !
  • Qui d’autre sait, pour moi et papa ?
  • Personne d’autre que moi ne peut lire précisément ce que j’ai dans la tête. Pas même Serge et son équipe… à leur grand désespoir ! Florence, je ne suis pas un monstre…
  • Je ne sais pas ce que tu es…

Florence hésite, fixe Aléïc droit dans les yeux, et poursuit…

  • …Mais tu n’es pas rien.

Sans lui dire au revoir, Florence se retourne, pousse le portillon et fait quelques pas. Aléïc la regarde s’éloigner vers la porte d’entrée, puis s’arrêter. Elle se retourne… et court vers lui, pour l’enlacer une dernière fois. Aléïc reconnaît ce parfum… Qu’elle portait déjà, alors qu’ils ne s’étaient encore jamais rencontrés. Puis toujours en silence, Florence reprend la petite allée, et rentre chez elle pour de bon.

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