Aléïc organise une surprise inoubliable pour Néha, à laquelle Aisha participe avec une immense fierté. Quelques instants plus tard, chez Dan, l’avenir de Néha ouvre une réflexion sur une famille aux frontières élargies. Ensemble, ils découvrent qu’un « chez-nous » ne se limite pas à une seule maison.

Aujourd’hui est une journée particulière. Depuis son réveil, Aléïc ne tient plus en place. Il veut respecter une promesse, et en même temps, faire une belle surprise à Néha. Chaque détail compte. Dès l’aube, il a appelé Dan pour lui demander s’il accepterait d’organiser chez lui, en fin d’après-midi, une petite rencontre entre parents et enfants. Malgré son insistance, il n’a laissé filtrer aucun indice sur la raison de cette demande. Dan, intrigué, a accepté sans hésiter.
Le reste de la journée, Aléïc l’a consacré à un tout autre défi : rendre Saint Camille accessible à un fauteuil. Il a rapidement compris que l’entrée qu’il utilisait avec Serge n’était pas adaptée. L’ancienne entrée principale, longtemps abandonnée, possédait encore une rampe d’accès et des portes automatiques. Lorsqu’elles se sont ouvertes comme le rideau sur une scène de théâtre, Aléïc n’a pu retenir un sourire. Elles fonctionnaient toujours. Le chemin jusqu’au trottoir est redevenu praticable. Un fauteuil peut enfin quitter Saint Camille sans obstacle.
16h30 – La cloche retentit à l’école de Néha. L’impatience ralentit le temps ! Dix longues minutes plus tard, Néha sort du bâtiment et cherche du regard Aléïc, comme à son habitude. Très vite rassurée, elle se met à courir depuis le milieu de la cour, puis s’arrête net, figée. Elle perd son sourire, tente de cacher son émotion entre ses mains, lorsque soudainement les larmes jaillissent. Sa maman est venue la chercher. Sans quitter des yeux ce qu’elle a encore peine à croire, elle avance. Son cartable tombe au sol, bien avant le fauteuil roulant. L’émotion et la fierté de voir sa fille aller à l’école font à son tour monter les larmes à Aisha. Néha grimpe avec précaution sur les genoux de sa mère. L’une et l’autre partagent une longue étreinte. Les larmes se mêlent, les cœurs se parlent.
Aléïc les observe, immobile, les mains posées sur les poignées du fauteuil.
Aléïc
- Je vous emmène chez Dan ?
Le sourire de Néha suffit pour décider de rediriger le fauteuil dans la bonne direction. Néha glisse alors des genoux qui la supportaient, court ramasser son cartable et le tend maladroitement à sa mère. Avec empressement, elle veut aussi poser ses mains sur les poignées du fauteuil, un peu trop hautes pour elle. Au bout de quelques mètres, elle finit par accepter l’évidence, et préfère marcher à côté de sa mère en lui tenant la main.
Dan ne pense pas avoir entendu la sonnette, lorsqu’il voit une petite tornade ouvrir la porte et s’engouffrer à l’intérieur.
Néha
- Papadan, c’est Maman… Elle est là, elle est guérie !
Dan sourit, et se presse à la porte pour l’ouvrir bien en grand.
Dan – Aisha
- Heureux de vous voir ailleurs que dans un lit, Aisha. Et… Bienvenue.
- Merci, Dan… niel ?
- Ça fait un moment déjà, que j’ai perdu cette particule ! Dan suffit bien… Vous voulez… Boire quelque chose ? Néha, tu prépares le goûter ?
Aisha regarde sa fille filer avec empressement vers la cuisine
- Elle… Néha est comme chez elle, ici ?
Dan se tord nerveusement les doigts avant de répondre…
- Néha partage la chambre… et même le lit de Roxanne. Elle est… en sécurité ici. Il lui manque sans doute, un endroit bien à elle !
Aisha sourit aimablement.
- Elle aura bientôt sa chambre à elle toute seule, il y a de la place à Saint Camille…
Aisha regarde Aléïc, et rajoute…
- À côté de la nôtre.
Aléïc lui répond par un sourire, mais baisse immédiatement après les yeux. Celui de Dan se maintient, mais apparaît maintenant comme un peu forcé. Il resserre ses doigts déjà entrelacés.
Néha arrive avec, sur un plateau, des verres de jus d’orange et des cookies.
Néha – Aléïc
- Voilà ! Premier goûter en famille…
- Il manque du monde ma puce ?
- Oui… Roxanne, Florence, et… Claire !
Dan rougit, regarde Néha avec tendresse, mais sent en lui le malaise s’installer…
Dan – Aisha
- Une bien grande famille… alors qu’il y a encore peu, j’étais seul avec Florence… Les enfants arrivent si bien à nous inviter dans leur monde !
- Élever seule une enfant, je connais… Alors, cette idée de grande famille… ça donne un peu le tournis en vérité !
Néha – Aléïc
- C’est quoi, tournis ?
- C’est quand tu n’as plus assez de doigts pour compter les gens autour de toi que tu aimes vraiment.
Néha reste un moment silencieuse, et compte sur ses doigts… Après quelques secondes elle déclare fièrement…
- Moi ça va, je ne suis pas malade de tournis !
Après un court silence, Néha provoque autour d’elle sourires et même quelques rires. Convaincue d’avoir dit une bêtise, elle baisse les yeux et croise les bras.
Aisha s’approche d’elle avec tendresse, et passe son bras autour de ses épaules
- Je voulais dire ma chérie… après tout ce qu’on a traversé, toi et moi, imaginer former une vraie famille avec des gens qu’on aime… ça me bouleverse un peu. Tu comprends ?
Néha décroise ses bras et enlace sa mère.
- On peut vivre tous ensemble ici ?
Aisha sourit. Elle regarde Aléïc, puis Dan, sans parvenir à soutenir son regard.
- On a vécu dans tant d’endroit différents, toi et moi… Celui-là, c’est une vraie maison…
- …Alors c’est oui ?
- Alors notre chez nous… Ça peut aussi être ici et ailleurs, en même temps ?
- On ne va pas encore repartir ? Ici je vais à l’école… je veux rester !
- On ne va pas partir, ma chérie… On va s’organiser.
- S’organiser comment ?
- S’organiser pour que ton chez toi… soit avec tous les gens que tu aimes.
- Pourquoi pas ici ?
Néha regarde Dan avec des yeux de biche…
Dan
- Parce que tu vois, ici, tu dors déjà avec Roxanne. Alors tu crois qu’avec Aisha et Aléïc on peut dormir tous les trois dans le même lit ?
Néha réfléchit un instant
Néha – Dan
- Et si on rangeait le garage ?
- Ranger ? Il faudrait plutôt pousser les murs pour gagner de la place.
Aléïc
- Une chambre rien qu’à toi, ça ne te dit pas ?
Aléïc s’approche de Néha et lui parle tout bas.
- Tu ne perdras ni Roxanne ni Florence, ma chérie. Tu gagnes seulement une maison en plus.
Néha défronce les sourcils, affiche un timide sourire, et grimpe sur les genoux de sa mère.
- J’aurais alors… un chez moi, et un chez nous ?
Dan s’approche de Néha, s’accroupit à hauteur du fauteuil et lui prend la main.
- Non ma puce… Ton chez-nous est seulement devenu trop grand pour tenir dans une seule maison. Aujourd’hui, il va d’ici, jusqu’à Saint Camille.