A47 – Dernière marche

Vikram parle à la communauté

   Une dernière marche, pour Ramesh, les premiers pas d’Aisha, et au bout de l’exil, un nouvel horizon pour toute une communauté…

2h10 : Vikram se réveille en sursaut. Son cœur bat rapidement. Il est en sueur. Il respire profondément et tente de retrouver son souffle. Il ne comprend pas ce qui se passe. Quelque chose l’angoisse profondément. Il se lève et fait quelques pas, en caleçon, dans la pénombre de la grotte. Il repense à sa visite d’hier, à sa discussion avec Aléïc, au sous-terrain…

Au même moment, à Saint Camille, Néha ouvre timidement la porte qui sépare sa chambre de celle de sa mère et d’Aléïc. Son doudou à la main, elle soulève doucement la couette, se glisse dessous et vient se coller contre sa mère. Aisha ne veut pas montrer qu’elle aussi était éveillée, et garde les yeux fermés. Elle apprécie la chaleur de sa petite puce contre elle, et espère qu’elle va vite se rendormir.

Au même étage, quelques chambres plus loin, Birsa a les yeux grands ouverts. Lui aussi a besoin de réconfort. Il descend de son lit, et grimpe rapidement dans celui de sa maman, juste à côté. Mangi ne dort pas non plus. Elle se relève un peu, cale son oreiller contre la tête de lit, et accueille son petit bonhomme contre elle.

Mangi – Birsa

  • Tu ne dors pas mon grand ?
  • Toi non plus, Maman ?
  • Moi c’est différent. Les grands ça cogite tellement fort des fois, que ça les réveille ! Mais toi, qu’est-ce qui as bien pu te réveiller, un mauvais rêve ?
  • Tu cogites à quoi ?
  • À rien de particulier. Ou plutôt, à tout à la fois ! Cette chambre, nous, la communauté…
  • C’est pas ça qui nous a réveillé, Maman !
  • Ah ? Et c’est quoi alors, d’après toi ?
  • C’est Ramesh !
  • Quoi Ramesh ?
  • Il… Il veut nous parler. Pas qu’à nous deux, mais à tous !
  • Qu’est-ce qui te fait dire ça ?
  • Je sais, c’est tout !

Soudain, un trait lumineux apparaît sous la porte. Aléïc descend l’escalier, en tee-shirt, caleçon et pieds nus. Il pousse la porte entrouverte de la chambre de Ramesh. Son cœur se serre. Il ne veut pas imaginer ce qu’il pressent. La petite lampe sur la table de nuit est allumée. Ramesh est légèrement redressé. Il sourit légèrement, et regarde Aléïc avancer vers lui d’un air inquiet.

Ramesh – Aléïc

  • Ce n’est pas encore ce que tu crois, fils…
  • Je ne crois rien, Ramesh…
  • …Mais ça va arriver… très vite, maintenant !

Ramesh prend deux longues respirations avant de continuer.

  • Je veux les voir… Une dernière fois… Tous !

Aléïc prend la main de Ramesh, qu’il trouve très affaiblie. Il laisse passer un silence et, devant le regard insistant de Ramesh, il lui répond :

  • Je m’en occupe, Père. Tiens bon, je… Ça va faire beaucoup de monde ici d’un coup, mais… rien n’est impossible !
  • Non fils…
  • … Si si, tu verras, ça devrait…
  • Je veux…

Ramesh reprend une longue respiration.

  • Je veux les voir… installés, ici !

Aléïc soupire. Il repense immédiatement à son : « rien n’est impossible », qu’il vient de lâcher à Ramesh.

  • Je… C’est en bonne voie !

Ramesh semble soulagé et sa respiration s’apaise. Il ferme les yeux un instant, puis les rouvre.

  • Vas… Et, laisse entrer Aisha.

Aléïc se retourne. Aisha est sur le pas de la porte, assise dans son fauteuil, avec Néha sur les genoux. Elle laisse Aléïc s’approcher d’elle.

Aisha – Aléïc

  • Prends-la, et… reste avec elle !
  • Je dois…
  • Ça attendra !

Aléïc prend Néha dans les bras et sort dans le couloir. Il regarde une dernière fois la chambre. Il voit alors Aisha se lever de son fauteuil, faire quelques pas en boitant, et aller s’asseoir sur la chaise sur laquelle il était assis il y a moins d’une minute.

Il sourit, serre Néha dans ses bras, et lui murmure à l’oreille…

  • Rien n’est impossible !

2h45 – Aléïc n’a pas été plus loin que le bureau. Il attend Aisha. Devant ses écrans allumés qui donnent aux murs de la pièce une couleur bleutée, il est assis, fatigué. Néha est sur ses genoux, la tête contre son épaule, elle s’est endormie. Sa respiration est calme. Elle porte l’odeur d’Aisha dans ses cheveux. Il profite du moment.

Un son bref d’ordinateur le sort de ses douces pensées. Un message au numéro inconnu apparaît. Il clique dessus. C’est Vikram :

« J’ai un mauvais pressentiment… Ça paraît idiot, mais… J’aimerais savoir si tout va bien à Saint Camille ? Désolé pour le dérangement !… »

Aléïc réfléchit une minute, puis répond :

« Ramesh s’éteint. Il veut voir tout le monde… ici ! Si tu ne leur as pas encore parlé, c’est le moment ou jamais. Tu connais le chemin. »

« Oh non !… C’est bien ce que je craignais. Je vais le faire… dès le lever du soleil. Merci. »

6h45 – Vikram fait le tour de tous les recoins de la grotte où les gens se sont installés pour dormir. Il les réveille, tantôt en touchant une épaule, parfois juste en leur parlant, forçant sa voix un peu rauque. Il veut les réunir, avant que tout le monde se presse dans un quotidien sans avenir. Avec des yeux mal ouverts, des bouches qui baillent, des gens décoiffés finissent par tous être là, dans l’espace commun, pour l’écouter…

Vikram

  • Excusez-moi pour ce réveil un peu matinal, et merci d’être là, tous réunis.
  • Rappelez-vous, la dernière fois que quelqu’un nous a tous réunis de si bonne heure, c’était pour nous prévenir…

Vikram sent l’émotion s’emparer de lui. Il se reprend…

  • Pour nous avertir, qu’il fallait encore tout quitter précipitamment pour échapper à la police de l’immigration.

Vikram laisse un court instant les esprits se replonger dans l’ambiance.

  • Vous souvenez-vous ? Ramesh était là, devant nous, à nous annoncer, l’air grave, encore une fin du monde… mais la chose la plus surprenante c’est qu’il arrivait encore, dans un moment pareil, à sourire…

Vikram parle lentement, et appuie chacune de ses phrases par une courte pause. Le silence autour de lui est monacal.

  • Ce sourire affiché, ce n’était pas pour nous rassurer, non… C’était parce qu’il savait… Il savait qu’un autre endroit allait être encore bien mieux pour nous. Et c’est ici où nous sommes, tous, aujourd’hui.
  • Pour autant, est-ce ici qu’on veut réellement vivre ? Y faire grandir nos enfants ? Est-ce normal de se sentir protégé sous terre ? N’avons-nous pas d’autres ambitions que de se cacher, toujours et toujours ?
  • Si Ramesh n’est pas ici, avec nous aujourd’hui, c’est parce qu’il est parti devant, nous ouvrir un autre chemin…

Cette fois, la voix de Vikram devient chevrotante. Des larmes invisibles lui montent aux yeux.

  • Y’en a-t-il parmi vous qui, comme moi, ont senti cette angoisse qui serre le cœur dès le matin ?

Vikram regarde son auditoire, silencieux, et découvre surpris, quelques mains en l’air…

  • J’ai appelé Aléïc cette nuit, à Saint Camille. Je croyais que… Je voulais avoir des nouvelles de Ramesh.
  • Ramesh… il veut nous voir, tous, une dernière fois… Avant de nous dire une dernière fois, au revoir.
  • Aléïc dit que dans son lit, il sourit… malgré son état de santé. Il sourit, parce qu’il a trouvé un endroit où nous pourrons enfin vivre, vraiment…
  • Il nous offre un avenir…
  • C’est le bout du chemin.
  • Il ne reste plus qu’une porte à ouvrir…
  • Celle de Saint Camille !

Vikram se tait, et observe les réactions. Les yeux sont grands ouverts. Des sourires rêveurs s’affichent sur les visages. Vikram n’est pas Ramesh, mais il pense avoir trouvé les mots justes. Il prend alors confiance, et assène ses derniers arguments.

  • Le temps est compté pour celui qui a toujours su nous guider… Offrons lui à notre tour, et de son vivant, la reconnaissance qu’il mérite.
  • Marchons dans ses pas.

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